Resident Evil Requiem : l’usine à viande de Rhodes Hill est le meilleur cauchemar que Capcom ait

Le jour où Resident Evil m’a coupé l’envie de steak haché

Je pensais être blindé. J’ai grandi avec le couloir des chiens dans Resident Evil 1, les décapitations instantanées de RE4 sur GameCube, les tripes qui pendent partout chez les Baker dans Resident Evil 7. J’adore l’horreur crade, j’ai enchaîné les Saw, j’ai poncé Dead Space, j’ai survécu à The Evil Within. À force, les gerbes de sang, ça devient presque un fond d’écran animé. Et puis Resident Evil Requiem a sorti son niveau de l’usine de traitement sous Rhodes Hill Chronic Care, et d’un coup, mon burger dans l’assiette avait une sale gueule.

Je n’exagère pas : cette foutue usine à viande m’a plus marqué que n’importe quel boss gigantesque du jeu. Pas parce qu’elle est “plus gore” – RE a déjà coché cette case mille fois – mais parce qu’elle m’a coincé pile à l’endroit où je n’aime pas qu’on vienne gratter : là où l’horreur visuelle se mélange à la culpabilité bien réelle. Je suis ce joueur qui se moque des jumpscares faciles, qui réclame du vrai survival à l’ancienne, de la tension, des systèmes malins. Eh bien, Requiem m’a servi exactement ça… et m’a foutu la gerbe au passage.

Quand j’ai entendu parler “d’usine de traitement” avant d’y jouer, je me suis dit : encore un gimmick sanguinolent pour la bande-annonce, un fantasme de boucherie industrielle façon film d’horreur des années 2000. Après quelques centaines d’heures passées à optimiser des combos dans des jeux de baston et à me perdre dans des jeux contemplatifs comme Shenmue, j’ai le bullshit-mètre très sensible : je vois venir les effets faciles. Sauf que là, non. Ce niveau ne se contente pas de te balancer des morceaux de viande au visage. Il t’oblige à réfléchir à ce que tu es en train de faire. Et c’est précisément pour ça qu’il est brillant.

Un cauchemar industriel sous Rhodes Hill

Tout commence comme un bon vieux morceau de survival-horror à l’ancienne. Grace descend dans les entrailles de Rhodes Hill, et d’un coup, on quitte l’hôpital angoissant pour un labyrinthe de couloirs en béton, de salles techniques à moitié noyées dans le noir et de câbles qui pendent comme des viscères. On joue avec des prises électriques à trimballer d’un pilier à l’autre pendant que des zombies errent juste assez près pour te forcer à calculer chaque sprint. Là, Capcom fait ce qu’il sait faire : t’enfermer dans un espace étroit avec des ressources limitées et juste assez de marge d’erreur pour que chaque faux pas soit puni.

Puis on déboule dans cette première grande salle avec un rail au plafond. En tirant un levier, j’active un convoyeur qui commence à trimballer des corps suspendus par les chevilles. Certains sont dans des sacs mortuaires, d’autres juste en slibard avec une paire de fringues à moitié collée à la peau. Et là, je me surprends à hausser les épaules : “OK, abattoir humain, Capcom, très subtil.” C’est du Resident Evil pur jus, presque cartoonesque dans son côté “regarde, on ose tout”. Au début, ça ressemble à un décor de maison hantée très cher, rien de plus.

Mais plus j’avance en essayant de suivre le rythme du cortège de cadavres pour ne pas me faire arracher la cheville, plus un truc me dérange sans que je mette le doigt dessus. Ce n’est pas juste le fait de voir des dizaines de corps défiler comme des carcasses de bœuf. C’est la logique froide de la chaîne de montage. Quand je finis par atteindre l’autre extrémité, tout devient clair : en contrebas, un immense bassin rouge sombre, des échelles sur les côtés, et au bout de la ligne, un broyeur titanesque qui attend patiemment sa ration de chair. Je réalise que tout ce que j’ai traversé là-haut n’était qu’un préambule : je viens d’entrer dans une usine.

Comment le level design te transforme en contremaître de l’horreur

C’est une chose de regarder une chaîne d’abattage. C’en est une autre de se retrouver dedans. Quand Grace draine enfin le bassin, révélant un tapis de cadavres au fond, tout paraît déjà suffisamment glauque. Mais le génie pervers de Capcom, c’est ce qui vient ensuite. Je me laisse tomber dans la cuve, en me disant que je vais remonter par une des échelles. Mauvaise blague. Les échelles se rétractent, une alarme hurle, le convoyeur au sol se met en marche et commence à m’aspirer en direction du broyeur. À ce moment précis, je comprends que je ne suis plus un simple survivant coincé dans un décor : je suis devenu une pièce de la machine.

Le game design est diabolique. Tu dois tirer le stick vers l’arrière pour lutter contre le tapis roulant, pendant que les corps “morts” autour de toi commencent à se relever lentement. Chacun de ces zombies est une menace directe, évidemment, mais le niveau les transforme aussi en ressources. Ce ne sont plus juste des ennemis : ce sont les seuls obstacles physiques capables de bloquer la progression vers le broyeur. Tu tires dans les jambes, tu staggers, tu repositionnes, tu essaies littéralement de les faire tomber au bon endroit pour qu’ils se fassent happer les premiers.

Screenshot from Resident Evil Requiem
Screenshot from Resident Evil Requiem

Et c’est là que la séquence passe de “gore rigolo” à “putain, qu’est-ce que je suis en train de faire, là ?”. Mécaniquement, c’est brillant : tu jongles entre gestion de position, contrôle de foule, économie de munitions, tout en luttant physiquement contre la traction du tapis. Mais sur le plan moral, c’est une gifle. Le jeu te met dans la peau du contremaître de la mort, celui qui optimise la cadence. Tu n’es plus juste la victime d’un piège à la Saw : tu le fais tourner. Tu organises la boucherie pour survivre. Et je ne parle même pas des détails sonores.

Chaque fois qu’un zombie atteint le broyeur, il explose dans un bruit de chair arrachée, un geyser de sang noirâtre éclabousse les murs, le sol, le plafond, jusqu’aux autres corps. Et surtout, ce hurlement final, arraché juste avant que tout soit pulvérisé, reste en tête. Ce n’est pas un jump scare, c’est une agonie répétée, industrialisée. Le tout sur fond de voix synthétique qui finit par balancer un sec “traitement terminé” une fois le quota atteint. La porte se rouvre, les échelles redescendent, et toi tu respires enfin. Sauf que tu sais très bien que tu n’es pas innocent dans ce qui vient de se passer.

Et parce que Capcom n’a visiblement aucune pitié, la séquence ne s’arrête pas là. Tu rampes dans un conduit en te disant que le pire est derrière toi… pour tomber littéralement dans une cuve de chair liquéfiée. Grace ressort en toussant, haletante, recouverte de cette boue rosâtre et épaisse. Ses cheveux prennent une teinte pastel presque “mignonne”, mais le contexte te colle une nausée bien réelle. Je savais que ce n’était que des pixels, que ce n’était “que” de la viande de zombies, mais j’ai quand même lâché la manette trente secondes. Pas parce que c’était insupportable visuellement, mais parce que j’avais l’impression d’être trop proche de quelque chose de réel.

La vraie horreur : quand le jeu te parle de ce que tu manges sans le dire

On peut se raconter ce qu’on veut, mais cette usine ne parle pas que de zombies. On est à un cheveu de la métaphore frontale sur l’industrie de la viande, et je dis ça en tant que type qui a déjà fait quelques allers-retours ratés vers le végétarisme. Regarder des cadavres se faire transporter par dizaines, les voir se faire broyer à la chaîne pendant qu’une voix robotique t’annonce la fin du traitement, ça a un goût beaucoup trop proche de certains reportages qu’on préfère oublier dès que l’on commande un kebab.

Le plus malin, c’est que Capcom ne te balance pas un grand discours “regardez comme vous êtes complices du système”. Ce n’est pas un jeu militant. Mais en te donnant ce rôle actif dans le mécanisme – en faisant de toi celui qui choisit quel corps va passer dans le hachoir pour te sauver –, le jeu déclenche forcément quelque chose si tu as un minimum de conscience. Tu n’es plus dans la catharsis classique du headshot héroïque. Tu es dans une boucle de production, un engrenage où la mort est un flux à gérer.

Screenshot from Resident Evil Requiem
Screenshot from Resident Evil Requiem

Et oui, ça rappelle Saw, forcément. L’idée du piège mécanique, des règles implacables, de la survie qui implique une forme de cruauté. Mais là où les films versent souvent dans la pure surenchère de torture, Requiem met l’accent sur la mécanique et la sensation d’être coincé dans une logique industrielle. Franchement, la fameuse scène de la cuve à cochons dans Saw 3 m’avait déjà mis mal à l’aise à l’époque. Là, j’ai eu la même réaction viscérale, sauf qu’en plus, j’avais la manette en main. C’est une différence énorme : tu ne peux pas te cacher derrière l’excuse du “je ne fais que regarder”.

Je ne vais pas prétendre que cette séquence a miraculeusement fait de moi un saint à table, mais je sais que les jours qui ont suivi, j’ai eu du mal à commander de la viande sans que l’image de cette salle me revienne en tête. Et c’est là que le niveau touche quelque chose que trop de jeux d’horreur évitent par peur de “déprimer” le joueur : au lieu de simplement t’effrayer, il te laisse avec un malaise. On peut trouver ça inconfortable, mais pour moi, c’est exactement ce que le genre devrait viser plus souvent.

Requiem, deux jeux en un – et pourquoi l’usine de Rhodes Hill écrase tout le reste

Ce qui rend cette usine encore plus frappante, c’est la façon dont elle s’inscrit dans la structure bizarre de Resident Evil Requiem. Le jeu est littéralement coupé en deux : d’un côté, Grace en vue subjective, limitée en munitions, coincée dans des environnements oppressants ; de l’autre, Leon en TPS nerveux, avec grosses armes et clins d’œil assumés à Resident Evil 4. Les deux moitiés sont réussies chacune à leur manière, mais elles ne visent clairement pas le même trip. Et au milieu de tout ça, cette usine de traitement vient rappeler avec violence ce que Capcom sait faire de mieux : un vrai moment de survival-horror pur où chaque système t’écrase un peu plus.

Le jeu dure une dizaine d’heures, bien plus compact qu’un RE4 Remake, et pourtant, c’est cette poignée de minutes dans le broyeur qui m’est restée en tête, bien plus que certains combats de boss qui explosent partout à coups d’effets spéciaux. Je me suis surpris à comparer mentalement ce passage à la maison Beneviento de Village ou au manoir Baker de RE7 : ces segments où tout le jeu semble se cristalliser dans un espace pensé au millimètre. Sauf qu’ici, le focus n’est pas seulement sur la peur, mais sur la mécanique de la mort elle-même.

Je vais être franc : après avoir survécu à l’usine de Rhodes Hill, le virage plus action de la campagne de Leon m’a paru un peu fade. Pas mauvais – loin de là – mais nettement plus confortable, presque “safe” en comparaison. De grosses armes, des parades stylées, des boss énormes : tout ce qu’un AAA moderne croit devoir cocher. C’est fun, mais ça ne me travaille pas. L’usine, si. Quand un jeu parvient à t’imprimer une seule séquence comme ça dans le cerveau, c’est souvent là qu’il mérite vraiment son ticket d’entrée dans la grande histoire de sa franchise.

On a besoin de ce genre de séquence, même si ça met tout le monde mal à l’aise

Il y a toujours un débat plus ou moins latent autour de l’horreur “trop loin”, du gore “gratuit”, du fameux “torture porn”. Et oui, parfois, des jeux ou des films tombent dans la surenchère débile juste pour choquer, sans rien derrière. Mais ce niveau de Resident Evil Requiem, ce n’est pas ça. Ce n’est pas juste une galerie de tripes : c’est une machine parfaitement huilée où chaque élément – le tapis roulant, la pénurie de munitions, les cris, la voix robotique – sert un propos, même si ce propos reste implicite.

Screenshot from Resident Evil Requiem
Screenshot from Resident Evil Requiem

En tant que joueur, je préfère mille fois être bousculé par ce genre de séquence que de subir pour la millième fois une scène cinématique “choquante” qui ne me demande aucun effort. Ici, l’effort, tu le fournis : tu luttes physiquement contre le tapis, tu vises dans la panique, tu fais des choix moches parce que tu veux juste survivre encore trente secondes. La dissonance n’est plus entre ce que ton personnage fait et ce que tu approuves ou pas : elle est entre ce que tu es obligé de faire pour gagner et l’image que tu veux avoir de toi-même en tant que joueur.

Je ne dis pas que tous les jeux doivent se transformer en pamphlets déguisés. Mais les blockbusters horrifiques ont trop souvent tendance à aseptiser ce qui dérange réellement : la souffrance industrialisée, les systèmes déshumanisants, la façon dont on accepte des horreurs dès lors qu’elles sont emballées proprement. L’usine de Rhodes Hill ose justement déballer ce paquet-là et te le coller sous le nez. Si ça te met mal, c’est que ça fonctionne.

Ce que ça change pour moi en tant que joueur

Après des années à enchaîner les AAA, je suis devenu difficile à surprendre. J’adore toujours Resident Evil, mais je guette en permanence le moment où la série se contenterait de recycler sa propre mythologie en mode pilotage automatique. Requiem a des passages qui flirtent avec ça, soyons honnêtes. Mais cette foutue usine m’a rappelé pourquoi je continue à donner sa chance à chaque épisode numéroté : parce que, parfois, Capcom sort de sa zone de confort et te claque un niveau qui ne ressemble à rien d’autre dans la concurrence.

Concrètement, ça influe sur ma façon d’acheter et de jouer. Un jeu qui est capable de me provoquer à ce point, de me faire poser la manette quelques minutes parce que je me sens physiquement et moralement mal, mais d’une manière réfléchie, c’est un jeu qui mérite que je reste là pour la suite. À l’inverse, ces titres qui se planquent derrière un vernis “mature” pour ne livrer que des explosions et des punchlines, je les repère à dix kilomètres maintenant, et je ne leur laisse plus passer grand-chose.

Je ne sais pas encore jusqu’où la série ira après Requiem, ni si Capcom aura le courage de pousser plus loin ce genre d’expériences dérangeantes. Mais si je dois garder une image de ce jeu, ce ne sera pas un combat de boss spectaculaire, ni un retour nostalgique à un décor culte. Ce sera ce tapis roulant qui m’aspire vers un broyeur géant pendant que je sacrifie méthodiquement des morts-vivants pour grappiller quelques secondes de répit. C’est sale, c’est brillant, et c’est exactement le genre de set-piece qui prouve qu’il reste encore des choses à dire – et à faire ressentir – dans le survival-horror moderne.

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