Pourquoi Medieval 3 me parle autant, après des années de lassitude
Je vais être honnête : ça faisait longtemps que je n’avais pas ressenti un vrai frisson d’excitation pour un Total War historique. J’ai grandi avec Rome, Medieval II et Shogun 2. Ces jeux ont littéralement influencé mes études, mes lectures, ma vision de l’histoire. J’ai passé des centaines d’heures à micro-gérer des phalanges romaines, à faire tenir une ligne de piquiers suisses, à prier pour que ma cavalerie lourde ne s’empale pas sur une forêt de lances.
J’aime beaucoup Total War: Warhammer, je ne vais pas faire semblant du contraire. Je me suis régalé à lancer des comètes de Cassandora sur des armées entières, à voir des dragons faire exploser des lignes entières en une animation. Mais au fond, ce n’est pas pour ça que je suis tombé amoureux de la série. Ce qui me tenait éveillé jusqu’à trois heures du matin à l’époque de Medieval II, c’était cette impression de poids, de crédibilité, de bataille sale, où chaque charge ratée coûtait vraiment quelque chose.
Et ces dernières années, ce feeling s’est barré. Les batailles historiques sont devenues trop rapides, trop « blob », trop arcade, comme si tout devait être consommé en 10 minutes chrono. Ajoute à ça une communication de plus en plus bancale chez Creative Assembly, des lancements douteux, du contenu payant mal reçu… et j’avais honnêtement rangé l’espoir d’un Medieval 3 digne de ce nom dans la même boîte que Shenmue 4 : le fantasme de fan.
Alors quand j’ai vu Creative Assembly ouvrir en grand les coulisses de Total War: Medieval 3, montrer un build ultra-précoce en stream le 5 mars, assumer les prototypes, demander du feedback en direct… là, j’ai levé un sourcil. Et en écoutant leurs plans pour les batailles et les sièges, j’ai eu ce sentiment très précis : ok, là, ils essaient vraiment de revenir à ce qu’on leur demande depuis des années.
Voir un build gris moche en stream : le choc (salutaire) chez un studio AAA
Ce qu’a fait CA avec Medieval 3, ce n’est pas juste un petit « dev diary » proprement monté. Ils ont montré un build qui, dans la plupart des studios, ne sort jamais des murs du studio. Interface temporaire, assets gris, animations pas finies, systèmes qui se contredisent parfois. C’est tout sauf sexy.
Et pourtant, ça a mille fois plus de valeur qu’un trailer cinématique en CGI qui ne reflète rien du vrai jeu. On a vu des batailles test, des sièges en mode sandbox, des unités qui se bousculent aux portes, des murs à moitié texturés… mais surtout, on a entendu les designers expliquer pourquoi ils essaient ces choses-là, ce qu’ils veulent corriger par rapport aux anciens Total War.
Dans une industrie où les gros studios préfèrent planquer le développement derrière des embargos ridicules et des vertical slices sur-polies, voir Creative Assembly dire « voilà l’état réel de Medieval 3 en pré-production, démontez-nous en commentaires » est presque irréel. Surtout venant d’un studio qui, soyons francs, a cramé pas mal de bonne volonté ces dernières années.
Mais ce n’est pas juste la forme qui me parle. C’est le fond : les choix qu’ils mettent sur la table pour les batailles et les sièges. On n’est pas en train de parler d’un énième gimmick ou d’une surcouche de systèmes inutiles. On parle du cœur de Total War : la manière dont deux armées se rentrent dedans.
Des batailles qui retrouvent du poids : cohésion, rythme, lignes qui tiennent (ou pas)
Le mot-clé qui a fait tilt chez moi : cohésion. Dans Medieval 3, les développeurs veulent que les unités ne soient plus juste des blobs de statistiques qui se mélangent, mais de vraies formations qui tiennent, se brisent, se reforment. La cohésion baisse quand tu fais sprinter tes troupes comme un sauvage, quand elles prennent des chocs, quand tu les fais traverser un goulot d’étranglement. Et tant qu’elles ont encore un minimum de cohésion, elles résistent mieux aux charges, tiennent leur formation, gardent cet aspect « mur de boucliers » qu’on fantasmait tous en lisant des bouquins sur Hastings ou Bouvines.
Ce détail change tout. Dans beaucoup de Total War récents, la ligne de front finissait systématiquement en gros tas informe où l’on distinguait à peine qui frappait qui. Tu cliquais, tu voyais les barres de vie baisser, et tu attendais la déroute. Tactiquement, ça devenait pauvre. Là, si la cohésion détermine à quel point tu peux percer une formation, si le résultat d’une charge de cavalerie dépend du timing et de l’état de la ligne ennemie, on retrouve enfin la micro-gestion un peu sale et satisfaisante de Medieval II ou Shogun 2.
Les développeurs parlent aussi d’un rythme plus lent, avec des phases de bataille distinctes : d’abord l’escarmouche, ensuite le choc des lignes, puis la poursuite, la désintégration, les derniers points de résistance. Ça peut paraître évident, mais ça ne l’est plus depuis un moment. Dans Warhammer surtout, tout explose tellement vite, tellement fort, qu’on passe parfois de « rien » à « armée en miettes » en un sort et deux charges monstrueuses.
Je ne demande pas que Medieval 3 devienne un simulateur hyper lent où tu regardes des bonshommes marcher pendant 20 minutes. Mais des batailles où tu as le temps de lire la situation, d’ajuster, de pousser ta réserve dans la brèche, de décider si tu sacrifies tes levées pour sauver tes chevaliers… ça, c’est le Total War que j’ai envie de retrouver. Et de ce qu’on a vu du prototype, c’est clairement l’intention.

Évidemment, tout ça est encore au stade expérimental. Les devs eux-mêmes répètent que rien n’est gravé dans le marbre. Mais pour la première fois depuis longtemps, leurs priorités – lisibilité des lignes, importance de la formation, impact réel des charges, fin des blobs absurdes – sont exactement celles que j’ai listées en rageant avec des potes sur Discord après ma énième bataille débile dans un Total War récent.
Des sièges enfin crédibles : du sang, de la sueur, pas juste des points de capture
Les sièges, c’est l’autre gros morceau. Et là, je vais être cash : les sièges de la plupart des Total War des dix dernières années sont une honte. Des labyrinthes de rues artificiels, des points de capture placés n’importe où, une IA qui se coince, des batailles qui se jouent plus sur le pathfinding que sur la stratégie… Combien de fois j’ai soupiré en voyant « Bataille de siège » dans l’interface, en sachant que ça allait être un carnage d’ergonomie.
Dans Medieval 3, ils veulent repartir de zéro avec une idée forte : un siège, c’est un système défensif vivant. Les défenseurs peuvent adapter leurs défenses avec des barricades, des plateformes, des positions renforcées. On n’est plus sur ces murs abstraits avec des tours automatiques qui vomissent des flèches, mais sur une ville ou un château que tu prépares vraiment, que tu façonnes selon tes priorités.
Autre point qui me semble sain : on ne parle pas d’attaques à 360° ridicules sur des aureoles de villes. L’idée est plutôt d’organiser l’assaut en plusieurs axes crédibles, avec des goulots, des portes, des fossés, des zones préparées en amont sur la carte de campagne – des tranchées, des palissades, des murs extérieurs que tu construis avant le siège et que tu retrouves en bataille.
Et surtout, cette fois, les engins de siège sont au centre, pas un simple prétexte à poser une tour et une échelle avant de passer en mode mêlée géante. Catapultes, béliers, tours, sapeurs… tout ça devrait reprendre une place stratégique. Si la cohésion et les goulots d’étranglement sont réellement pris en compte, prendre une porte peut devenir une boucherie mémorable, pas juste un tas de sprites qui vibrent en l’air.
Ça reste des promesses, mais ce sont les bonnes promesses. Et le fait de voir des versions grises, moches, mais jouables de ces mécaniques en stream me donne beaucoup plus confiance que n’importe quel slogan « sièges repensés » dans un trailer pré-mâché.
Armées levées, paysans épuisés : le retour du médiéval sale et politique
Autre décision qui m’a parlé immédiatement : tu ne commences pas Medieval 3 avec des armées permanentes hyper professionnelles. Au début de campagne, tes forces sont surtout des levées de paysans, tirées directement de la population locale. Lever une armée vide les champs, ruine la production, met ton économie à genoux. Et la qualité de ce que tu peux rassembler dépend de ta légitimité, de ton autorité réelle.

Pour moi qui adore l’époque médiévale justement parce qu’elle est profondément instable, violente, politique, cette approche est logique. On est loin du délire « dix stacks full armure de plates au tour 20 » qu’on a parfois connu. Lever une armée doit être une décision lourde, presque désespérée : est-ce que je vide mon comté de ses hommes pour repousser cette invasion, au risque de ne plus pouvoir récolter ? Est-ce que je sacrifie mes bonnes troupes pour mater une révolte ?
Les développeurs parlent aussi de rétinues régionales, de seigneurs qui amènent avec eux un noyau de troupes attachées à leur terre, à leur histoire. À terme, tu peux accéder à des forces plus professionnelles, des armées permanentes, mais ça se mérite. Là encore, ça colle bien mieux à l’imaginaire médiéval que cette vision « empire industriel » qu’on a parfois eue dans des épisodes plus tardifs.
Est-ce que ça risque d’alourdir la gestion, de rajouter de la micro pénible ? Clairement, c’est un danger. J’ai passé assez d’heures sur Crusader Kings pour savoir qu’on peut vite basculer du sublime au spreadsheet. Mais c’est typiquement le genre de mécanique qui gagne à être testée publiquement, ajustée avec le retour des joueurs. Et c’est exactement ce que fait CA en ce moment avec ses sessions de feedback et ses prototypes joués en live.
Une transparence qui rachète (un peu) des années de bullshit
On ne va pas réécrire l’histoire : Creative Assembly a salement entamé sa relation avec une partie de la communauté. Lancement bancal de Rome II à l’époque, spin-offs mous comme Thrones of Britannia, communication floue autour de certains DLC, fin de support brutale sur des jeux encore ultra-populaires, réception compliquée de titres comme Pharaoh… À force, même les fans les plus loyaux ont cessé de prendre leurs promesses au sérieux.
Du coup, quand je vois un gros studio dire « on va être transparents », j’ai un réflexe de méfiance. Trop souvent, c’est juste un mot-clé marketing pour dire « on va mieux emballer la même merde ». Sauf que là, la transparence n’est pas jolie. Elle est brutale, presque gênante : on voit les systèmes qui ne marchent pas encore, les idées pas finalisées, les mécaniques qui vont probablement disparaître.
Et surtout, ils ne se contentent pas de dire « on vous écoute ». Ils expliquent aussi ce qu’ils ne feront pas. Par exemple, la fameuse demande récurrente de la communauté pour des unités complètement modulaires, où tu customises chaque escouade à l’extrême. Medieval 3 ne va pas dans cette direction. CA le dit clairement, en expliquant pourquoi ça ne colle pas à leur vision, comment ils veulent plutôt jouer sur les rétinues, les traditions régionales, la composition des retinues plutôt que du soldat individuel.
Je ne suis pas forcément d’accord avec tout. Mais je préfère mille fois un studio qui pose une vision cohérente, discutable, que ce flou mou où tout est « à l’étude » jusqu’au jour de la sortie. La transparence qui compte, ce n’est pas montrer des jolis screenshots, c’est assumer ses choix de design, même impopulaires.
Pourquoi certains fans restent sceptiques (et pourquoi je ne les blâme pas)
Je vois très bien pourquoi une partie de la communauté garde les bras croisés. On a déjà entendu des grandes promesses de batailles plus lentes, plus tactiques. On a déjà vu des discours enflammés sur les sièges « entièrement réinventés ». On a déjà eu des engagements sur le suivi à long terme d’un jeu qui ont fini en queue de poisson.
Et oui, il y a toujours le risque que cette transparence serve de bouclier : « on vous avait prévenus que c’était expérimental », « vous avez vu le processus, donc ne vous plaignez pas si certaines features sautent ». C’est un danger réel, et ce serait franchement dégueulasse si CA s’en servait comme ça.

Mais pour être franc, je préfère largement ce risque-là au statu quo précédent : découvrir au lancement que les batailles sont bancales, que les sièges sont ratés, que la moitié des systèmes promis ont disparu dans un coin de patch note. Voir Medieval 3 se construire presque en temps réel, ça me permet de calibrer mon attente. Je ne vais pas précommander un collector hors de prix sur la base de jolis mots, mais je commence à envisager l’idée de refaire ce que je n’avais plus fait depuis longtemps : bloquer une semaine de congés juste pour un Total War historique.
Le scepticisme est sain. La hype aveugle, on en a tous bouffé suffisamment. Mais si on veut que des studios AAA continuent de tenter ce genre d’ouverture, il faut aussi reconnaître quand l’effort est réel. Et là, en tant que vieux fan de batailles historiques, je serais malhonnête de prétendre que Medieval 3 ne va pas dans la bonne direction.
Ce que Medieval 3 peut changer pour l’avenir de Total War
Un truc qu’il ne faut pas sous-estimer : Medieval 3 n’est pas un one-shot. Il tourne sur un nouveau socle technologique, pensé pour être partagé avec d’autres projets, y compris ceux qui vont très loin de l’historique pur (coucou Warhammer 40K). Ça veut dire que si CA réussit à clouer l’ambiance des batailles médiévales, la cohésion, les sièges, tout ce travail peut devenir la base de la prochaine génération de Total War historiques.
On parle aussi de modding dès le lancement, avec des outils plus accessibles. Pour une série dont la longévité dépend énormément de ses communautés de moddeurs, c’est crucial. Combine ça avec un système de campagne où les lois, les formes de succession, la structure politique peuvent évoluer en milieu de partie, et tu commences à entrevoir un jeu qui n’est pas seulement solide au jour 1, mais capable de vivre des années.
Si Medieval 3 rate, ce sera catastrophique pour la confiance envers les Total War historiques. Mais s’il réussit, s’il parvient à offrir ces batailles lourdes, lisibles, crédibles que beaucoup réclament depuis Rome II, il peut servir de feuille de route. Je veux que, dans quelques années, quand on parlera d’un éventuel Empire 2 ou d’un nouveau Shogun, on dise : « OK, ils reprennent la base de Medieval 3, on sait que les batailles seront solides. »
Conclusion : oui, Creative Assembly, continuez de nous montrer les tripes
Je n’ai pas soudainement oublié les ratés de Creative Assembly. Je n’ai pas décidé magiquement que tout est pardonné parce qu’ils ont montré des unités grises qui se cognent dans une porte. Mais en tant que joueur qui a construit une partie de sa passion du jeu vidéo autour de Total War, je préfère largement être ici, maintenant, en train de disséquer un build ultra-précoce de Medieval 3, que d’attendre un trailer bidon à l’E3 qui ne veut rien dire.
J’ai envie d’y croire parce que tout ce qu’ils mettent en avant — la cohésion, le rythme plus lisible, les sièges pensés comme des systèmes vivants, les levées qui saignent ton économie, les retinues régionales — va dans le sens d’un Total War médiéval plus lourd, plus crédible, plus adulte. Pas un simulateur hardcore chiant, pas un spectacle pyrotechnique vide, mais ce juste milieu que la série a effleuré plusieurs fois sans jamais totalement le figer.
De mon côté, cette transparence a déjà eu un effet très concret : j’ai remis Medieval 2 et Shogun 2 sur mon PC. Pas par nostalgie défensive, mais pour me rappeler précisément ce que j’attends d’un grand Total War historique. Je veux ressentir à nouveau cette tension quand deux lignes s’approchent lentement, les tambours qui s’arrêtent juste avant l’impact, le moment où tu sais que tu as mal évalué la charge ennemie et que tu vas le payer cher.
Medieval 3 n’en est pas encore là. On parle de prototypes, de systèmes mouvants, d’un jeu qui va encore changer quinze fois avant sa sortie. Mais pour la première fois depuis longtemps, je peux dire sans cynisme : Creative Assembly est en train d’essayer de faire le Total War médiéval que je réclame depuis des années. Et tant qu’ils continueront à montrer les tripes du projet, à accepter les critiques, à ajuster sans se planquer derrière le marketing, ils auront au moins gagné quelque chose d’immense : le droit que des vieux briscards comme moi leur laissent une vraie chance.

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