Concrete Genie : pourquoi ce petit Platine PS4 me hante plus que mille AAA

Pourquoi Concrete Genie me tient encore aux tripes

Je pense régulièrement à Concrete Genie, et pas seulement parce que son icône Platine trône dans ma liste de trophées. J’y pense parce qu’il représente exactement ce que je veux voir sur une console PlayStation, et exactement le genre de jeu que PlayStation a décidé de laisser crever.

Je joue depuis la PS1, j’ai bouffé des centaines d’heures de JRPG, de jeux de baston, d’open worlds boursouflés, et des indés minuscules qui se terminent en une soirée. Je suis aussi ce genre de malade qui aime les trophées, mais pas au point de ruiner son plaisir pour un 100 % débile. J’ai des Platines honteux gagnés à l’arrachée, et d’autres que je considère comme des souvenirs précieux. Concrete Genie fait clairement partie de cette deuxième catégorie.

Le truc, c’est que ce Platine-là, je ne l’ai pas gagné en mode “grind”, checklist à côté et YouTube sur l’écran du téléphone. Je l’ai obtenu en vivant le jeu, en me laissant porter par son idée centrale : dessiner de la vie et de la couleur dans une ville morte. Et c’est précisément pour ça que l’histoire de PixelOpus me reste en travers de la gorge.

Un exclusif PS4 qui misait sur l’imagination, pas sur le FOMO

Souviens-toi du line-up PS4 autour de 2019 : gros AAA cinématiques, open worlds saturés de marqueurs, shooters ultra-polishés. Et au milieu de tout ça, tu as Concrete Genie, un jeu Sony qui te dit littéralement : “Tiens, voilà un pinceau magique, repeins cette ville déprimée à ta façon”. Tu incarnes Ash, un gamin harcelé qui se réfugie dans ses dessins. Tu découvres que ce que tu griffonnais dans ton carnet peut prendre vie sur les murs de Denska grâce à un pinceau magnifique qui illumine la crasse.

On ne va pas se mentir : ce n’est pas un jeu “profond” au sens mécanique du terme. On est loin de la complexité d’un Monster Hunter, d’un Souls ou d’un gros RPG système-sur-système. Mais ce n’est pas ce qu’il cherche à être. Il veut que tu ressentes la sensation d’enlever la suie d’un endroit qui a été abandonné, juste avec de la couleur et de la lumière. Il veut que tu aies ce petit frisson quand tes créatures prennent vie et se mettent à gambader sur les murs que tu viens de peindre.

J’ai passé des sessions entières à ne rien faire d’“utile” : juste repeindre des façades, rajouter des plantes, des étoiles, des éclairs, voir comment mes génies réagissaient à mes lubies. La ville de Denska reste couloirisée, le level design n’a rien de révolutionnaire, mais c’est presque secondaire. Le jeu te donne la permission de faire joli, juste pour le plaisir. Dans un écosystème PlayStation obsédé par la rentabilité, par le “player engagement” et par te retenir dans un jeu-service, c’est presque subversif.

On sent aussi la patte “indé sous bannière Sony” : ce mix un peu bancal mais sincère entre une production modeste et des idées visuelles de malade. À certains endroits, la ville est tellement couverte de mes fresques que ça devient presque illisible, mais j’adorais ça. Ça me rappelait mes premières claque artistiques sur console, genre Okami ou, dans un autre style, la poésie chelou de Shenmue qui prenait le temps de te laisser exister dans son monde sans check-list agressive.

Et au cœur de tout ça, tu as la narration très frontale sur le harcèlement et la culpabilité, sans être lourdingue. On est loin des scénarios AAA calibrés, mais l’émotion fonctionne parce que tout est aligné : thème, mécaniques, visuel. Tu repeins Denska, mais tu répares aussi des gosses cassés par la vie. Simple, peut-être, mais honnête.

Un Platine qui respecte ton temps (et ton cerveau)

Parlons trophées, parce que c’est là que Concrete Genie m’a vraiment surpris. Je me méfie souvent des listes de trophées des jeux Sony. Il y a ce réflexe agaçant de rajouter des défis artificiels, du grind, voire des trophées multijoueurs complètement hors-sujet. Combien de fois j’ai vu des Platines ruinés par un “termine le jeu en Super Ultra Hard” ou un “gagne 50 matchs en ligne avec tel perso” alors que le cœur du jeu n’est pas là ?

Screenshot from Concrete Genie
Screenshot from Concrete Genie

Concrete Genie, lui, fait l’inverse. Sa liste de trophées colle au rythme naturel de la partie. Tu as des trophées pour expérimenter avec ton pinceau, pour interagir avec tes génies, pour explorer un peu plus chaque zone. Tu as bien quelques collectibles à récupérer, mais rien d’ignoble. Pendant ma première run, j’ai vu les pops tomber les uns après les autres sans que j’aie l’impression de “travailler” pour eux.

Je me rappelle d’un moment précis : j’étais en train de bidouiller un mur avec plein de plantes et des motifs lumineux, juste parce que le spot me plaisait bien. Et d’un coup, trophée. Non pas parce que j’avais coché une case débile, mais parce que le jeu avait anticipé que si tu t’amusais vraiment avec ses outils, tu ferais exactement ça. C’est ce genre de trophée que je respecte.

Au final, quand le Platine est tombé, j’avais presque tout obtenu “en jouant normalement”. Les derniers manquants, c’était quelques interactions spécifiques avec les génies et une poignée de trucs ratés dans certains quartiers. J’ai fait un tour avec un guide pour ne rien oublier, mais je n’ai jamais eu ce sentiment d’être en train de trahir l’intention du jeu pour mon égo numérique.

À côté de ça, tu as les trophées liés aux modes PSVR, qui sont sur une autre liste. J’ai testé la VR par curiosité – peindre en 360°, c’est franchement cool deux heures – mais je n’ai pas poussé au 100 %. Et tu sais quoi ? Je m’en fous complètement. J’ai le Platine de l’expérience principale, celle qui compte. Le fait que PixelOpus ait résisté à l’envie de coller des trophées VR obligatoires dans la liste principale, rien que ça, mérite un respect éternel.

Voilà à quoi ressemble un bon design de trophées pour moi : une liste qui accompagne ton envie d’explorer le jeu, au lieu de la détourner. Concrete Genie ne cherche pas à te piéger. Il t’encourage à profiter de ses mécaniques, à jouer avec sa physicalité, pas à répéter des actions sans âme pendant dix heures pour un pauvre pourcentage en plus.

Quand Concrete Genie cède à la tentation du combat

Tout n’est pas parfait non plus, et c’est aussi pour ça que j’aime ce jeu : il ose, il se plante un peu, mais au moins il essaye. Le plus gros couac, c’est évidemment cette bascule en mode “combat” dans le dernier quart du jeu. Pendant des heures, on est dans une vibe quasi méditative : tu fuis les harceleurs, tu grimpes sur les toits, tu cherches des surfaces à repeindre. Et soudain, boum, tu te retrouves à affronter des sortes de “dark genies” dans des arènes.

Screenshot from Concrete Genie
Screenshot from Concrete Genie

On sent à des kilomètres la réunion de design qui a mené à ça : “Il nous faut un climax, un gameplay plus dynamique pour la fin, les joueurs vont s’ennuyer sinon”. Résultat : un système de combat ultra-basique qui n’a pas le temps de se développer. Ce n’est pas catastrophique, ça se joue, mais ça casse la magie. Pendant ces séquences, j’avais l’impression de jouer à un autre jeu, plus banal, plus “conventionnel”.

Et pourtant, je ne peux pas vraiment en vouloir à PixelOpus. Dans le contexte Sony de l’époque – et encore plus aujourd’hui — on sent la pression permanente pour cocher certaines cases : un peu d’action, un peu de spectacle, un final plus “jeu vidéo” que “poème interactif”. C’est le même réflexe qui poussera un gros éditeur à coller un mode multi où personne ne joue, juste pour gonfler le communiqué de presse.

Du point de vue des trophées, par contre, je salue un truc : le jeu ne t’oblige pas à maîtriser ce système pour décrocher le Platine. Tu dois finir l’histoire, évidemment, donc tu passes par le tunnel de combats imposés, mais il n’y a pas de trophée “termine le jeu sans être touché” ou “enchaîne 200 coups parfaits”. PixelOpus n’a pas utilisé la liste de trophées pour valider son choix douteux. Et ça, c’est tout à son honneur.

PixelOpus sacrifié, et le PlayStation que j’aimais s’éloigne

Ce qui me rend amer avec Concrete Genie, ce n’est pas que le jeu soit imparfait. C’est qu’il soit le dernier jeu de PixelOpus. Le studio a fermé en 2023, après seulement deux projets : Entwined et Concrete Genie. Deux jeux expérimentaux, deux jeux profondément artistiques, deux jeux qui ne correspondaient clairement pas au nouveau fantasme de Sony : des méga-blockbusters ou des live-services calibrés.

On connaît désormais la chanson : restructurations, fermetures, projets annulés. Dans les années qui ont suivi, d’autres studios ont été broyés par la même machine, y compris des noms respectés comme Bluepoint, fermé après une acquisition mal gérée et un projet live-service annulé. C’est un schéma : tu prends des équipes avec une identité claire, tu les forces à entrer dans le moule du “jeu-service à forte rétention”, tu te plantes, et c’est eux qui paient l’addition.

PixelOpus, eux, n’ont même pas eu le temps de se planter sur un troisième jeu : on leur a simplement coupé l’herbe sous le pied. Et là où je suis en colère, c’est que Concrete Genie montrait justement une progression. Le jeu n’est pas parfait, mais on sent un studio qui apprend, qui affine, qui ose. Donner une seconde chance à ce genre d’équipe, ce n’est pas un luxe, c’est un investissement dans la diversité du catalogue.

Le plus ironique dans tout ça, c’est que Sony adore mettre en avant l’“art” et l’“innovation” dans ses conférences, ses making-of chiadés, ses spots marketing sur la créativité. Mais quand il s’agit de soutenir les petits studios internes qui incarnent réellement ces valeurs, bizarrement, il n’y a plus personne. Concrete Genie est exactement le genre de jeu que tu montres dans un montage émotionnel pour vendre une marque, puis que tu abandonnes dans la vraie vie.

Screenshot from Concrete Genie
Screenshot from Concrete Genie

Pour moi, ce Platine a fini par devenir un symbole : celui d’une époque où PlayStation pouvait encore financer un projet étrange, court, imparfait, mais sincère, sans exiger qu’il te retienne pendant 500 heures ou te vende un battle pass. Aujourd’hui, je me surprends à hésiter beaucoup plus avant de m’investir à fond dans les exclusifs de la marque. Je ne parle même pas de précommandes, c’est terminé depuis longtemps. Je parle de mon attachement émotionnel.

Ce que le Platine de Concrete Genie nous apprend sur le game design et les trophées

Si je devais résumer ce que Concrete Genie m’a appris en tant que joueur exigeant, ce serait ça : un bon Platine doit être la conséquence naturelle d’une relation saine avec le jeu, pas un contrat toxique où tu sacrifies ton temps pour flatter un algorithme de complétion.

Quand je repense à certains de mes Platines les plus douloureux, je revois des nuits à farmer des spawns aléatoires, à recommencer un New Game+ artificiel, à subir un mode de difficulté que même les devs ne devaient pas trouver amusant. Oui, ça fait gonfler mon nombre de Platines. Non, ça n’améliore pas mon souvenir du jeu. Au contraire, je finis souvent par le détester un peu.

Avec Concrete Genie, c’est l’inverse. Le Platine prolonge mon affection pour le jeu. Quand je revois la petite coupe bleue dans ma liste, je repense à l’ambiance de Denska, aux animations maladroites mais touchantes des génies, à ces soirs où je peignais juste pour le plaisir. Je ne pense pas à un défi débile ou à un farm sans fin. Je pense à ce que le jeu faisait de mieux.

Je serais ravi de voir plus de studios — y compris des gros — copier cette philosophie :

  • Des trophées qui encouragent l’expérimentation (et pas la répétition mécanique).
  • Des listes qui respectent la durée de vie naturelle du jeu au lieu de la gonfler artificiellement.
  • Des défis qui renforcent l’identité du jeu plutôt que d’en importer une autre (non, ton jeu narratif n’a pas besoin d’un mode “one shot death”).
  • Une séparation claire entre contenu principal et bonus (comme la VR ici), sans forcer tout le monde à tout voir pour le Platine.

Est-ce que ça va arriver massivement dans une industrie obsédée par les courbes de rétention et les KPI ? Probablement pas. Mais les exemples comme Concrete Genie existent, et c’est à nous, joueurs, de les mettre en avant. Pas juste en râlant sur les fermetures de studios, mais en célébrant les jeux qui ont fait les choses bien, même s’ils n’ont pas vendu 20 millions de copies.

Pour moi, ce Platine restera comme un petit rappel permanent : oui, on peut faire un jeu qui parle d’art, d’empathie et de rédemption, et en faire aussi un terrain de jeu idéal pour un chasseur de trophées. Oui, ça peut exister sur une grosse plateforme comme PlayStation. Et oui, c’est précisément ce genre de trucs qu’on est en train de perdre quand on laisse crever des studios comme PixelOpus.

Alors non, Concrete Genie n’est pas le jeu le plus important de la génération PS4. Mais pour moi, c’est un marqueur. Le signe qu’à un moment, même au milieu du bullshit corporate et des stratégies live-service, des gens dans un coin de Sony ont cru qu’un petit jeu sur un gamin qui repeint sa ville méritait d’exister. Et rien que pour ça, ce Platine-là, je ne suis pas près de l’oublier.

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