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  • Pourquoi je fuis le vacarme autour de Resident Evil Requiem pour aller à l’aveugle sur Pragmata

    Pourquoi je fuis le vacarme autour de Resident Evil Requiem pour aller à l’aveugle sur Pragmata

    Je tourne le dos au vacarme… pour mieux regarder la Lune

    Je vais dire un truc qui va en faire grincer quelques-uns : cette année, le nouveau Resident Evil n’est pas mon événement Capcom numéro un. Pas parce que Resident Evil Requiem a l’air mauvais, au contraire. Mais parce que, pour une fois, j’ai décidé de miser tout mon capital de curiosité sur un autre jeu : Pragmata, cette nouvelle licence de science-fiction planquée sur une station lunaire. Et surtout, j’ai décidé d’y aller presque complètement à l’aveugle.

    Ce choix, je ne le fais pas par snobisme ou pour jouer les hipsters du game design. Je le fais parce que j’ai l’impression très concrète d’avoir perdu quelque chose en route, quelque part entre ma première PlayStation et la PS5 : le vertige de découvrir un jeu sans rien savoir, ou presque. Et voir le raz-de-marée médiatique autour de Resident Evil Requiem ne fait que me conforter dans cette idée.

    Alors oui, j’adore Resident Evil. J’ai grandi avec. J’ai flippé comme tout le monde devant les chiens qui explosent les vitres du manoir, j’ai juré contre les puzzles débiles de l’époque PS1, j’ai survécu à Code Veronica, j’ai défendu Resident Evil 4 quand certains hurlaient à la trahison, j’ai encaissé les errances d’RE6, et j’ai retrouvé la flamme avec VII et Village. Requiem, je vais évidemment y jouer. Mais le vacarme qu’il génère me rappelle aussi pourquoi je refuse de laisser Pragmata se faire disséquer avant même de l’avoir lancé.

    Resident Evil Requiem : un langage que je parle déjà couramment

    Requiem, c’est le fantasme du marketeux : un “9” collé à un nom que tout le monde connaît, un mélange de nostalgie et de confort. Tu n’as même pas besoin de voir un trailer pour savoir dans quel territoire tu mets les pieds. Tu répètes presque un rituel : inventaire limité, gestion de munitions, couloirs sombres, portes qui grincent, zones sûres, herbes à combiner, boss grotesques, retour de têtes connues… Le vocabulaire est installé depuis des décennies.

    Et ce n’est pas un reproche. C’est même précisément pour ça que j’y reviendrai : Resident Evil, c’est mon plat de pâtes du dimanche soir. Tu sais exactement ce que tu manges, tu connais la sauce, mais tu prends toujours du plaisir. Les premiers tests qui circulent décrivent un jeu techniquement monstrueux, super rythmé, avec ce mélange de first-person horror d’un côté et d’action à la Resident Evil 4 de l’autre. Bref, Capcom sait faire. Je n’ai plus besoin d’être convaincu.

    Le problème, c’est tout ce qui gravite autour. Depuis des semaines, Requiem est partout : analyses de trailers, décryptages de 40 minutes, breakdowns techniques, théories sur la moindre réplique de Leon, vidéos “l’histoire expliquée”, thumbnails qui spoilent des boss alors que tu ne sais même pas encore où commence l’aventure. C’est devenu un événement médiatique autant qu’un jeu, et ça m’épuise.

    Je suis adulte, je bosse, j’ai moins de temps qu’avant. Et je sais déjà comment je consommerai Requiem : tard le soir, lumière éteinte, casque sur les oreilles, et probablement un onglet de guide ouvert sur le côté pour éviter de perdre une heure à tourner en rond dans un couloir que j’ai raté. Ce n’est pas ce jeu-là que je veux protéger du bruit. Je sais déjà quel genre de frissons il me réserve. La vraie inconnue, pour moi, c’est ailleurs.

    Pragmata : l’inconnu que je refuse de me faire voler

    Pragmata, je sais le strict minimum, et c’est volontaire. Je sais que ça se passe dans un futur proche, sur une station de recherche lunaire. Je sais qu’on incarne un astronaute, Hugh Williams, accompagné d’une androïde nommée Diana. Je sais que c’est de la troisième personne, que Capcom mélange gunfights et bidouillages en temps réel du décor, avec un côté hacking/puzzle dans la relation entre Hugh et Diana. Et… c’est tout. À partir de là, je fuis l’info comme si c’était un spoiler géant.

    Capcom a récemment avancé la date de sortie de Pragmata d’environ une semaine, pour une sortie mi-avril sur PS5, Xbox Series, Nintendo Switch 2 et PC. Ils ont lâché un nouveau trailer, une démo gratuite, des détails sur les éditions spéciales. Tout est là pour que je me gave de contenu avant même d’avoir mis la main sur la manette. Et pourtant, chaque fois que la miniature YouTube apparaît, je scrolle plus vite. La démo ? Installée nulle part. Les previews ? Fermées avant la première phrase.

    Screenshot from Pragmata
    Screenshot from Pragmata

    Parce que je veux retrouver une sensation que j’ai presque oubliée : lancer un jeu sans savoir exactement dans quoi je m’embarque. Sentir la station lunaire me tomber dessus sans avoir déjà vu chaque environnement en 4K sur un stream. Découvrir le ton de l’histoire, la personnalité de Hugh et Diana, la façon dont le jeu mélange solitude spatiale, technologie et angoisse, directement manette en main – pas à travers la bouche d’un créateur de contenu ou d’un communiqué calibré.

    Avant, on choisissait un jeu à sa jaquette. Et on vivait avec les conséquences

    Je ne suis pas en train de dire “c’était mieux avant” par réflexe de boomer. Mais soyons honnêtes : il y avait une magie particulière dans le fait de choisir un jeu juste parce que sa jaquette te parlait. Tu te pointais au magasin, tu retournais la boîte, tu lisais trois paragraphes approximatifs, tu regardais deux ou trois screenshots minuscules… et tu prenais ta décision. Parfois, tu tombais sur une pépite qui te retournait le cerveau. Parfois, c’était un naufrage complet et tu passais deux mois à essayer de trouver des bonnes raisons d’aimer ce que tu avais payé trop cher.

    C’est comme ça que j’ai découvert des jeux qui ont littéralement reprogrammé ma façon de voir le médium. Shenmue, par exemple, je l’ai lancé sans rien comprendre à ce que je m’apprêtais à vivre. Juste une promesse vague de “simulation de vie” sur Dreamcast. Je ne savais pas que j’allais passer des heures à suivre des PNJ qui ont des routines, à travailler dans un port, à simplement être là. Si on m’avait vendu ça comme “un jeu où tu fais du chariot élévateur et tu rates ton bus”, je ne l’aurais peut-être jamais acheté. Le mystère a fait le boulot.

    Aujourd’hui, l’équivalent de cette jaquette, c’est un trailer isolé et un pitch de base. Et ça me suffit pour Pragmata : station lunaire, astronaute, androïde, Capcom aux commandes. Le reste, je veux le mériter en jouant. On vit dans une époque où les jeux sont disséqués avant même leur sortie, analysés plan par plan par des gens qui ont besoin de contenu quotidien pour nourrir l’algorithme. C’est normal, c’est le système. Mais rien ne m’oblige à m’y enfermer pour chaque sortie, surtout quand une nouvelle IP ose sortir du lot.

    La dictature de la franchise et le meurtre organisé de la surprise

    Un Resident Evil numéroté, aujourd’hui, ce n’est pas juste un jeu. C’est un package complet : blockbuster scénarisé, vitrine technologique, machine à nostalgie et à mèmes. Capcom en parle comme d’un étendard pour son futur moteur, Sony le met en avant pour sa console la plus puissante, les joueurs Switch 2 comparent les versions en mode “on dirait de la magie noire”. Et au milieu de tout ça, le survival horror devient presque un détail.

    Le résultat, c’est que la conversation autour de Requiem est déjà écrite. On sait qu’on va débattre du rythme, du dosage action/horreur, de la place de Leon, de la pertinence de l’histoire, de la “meilleure fin”, du niveau de fan service. On le fait depuis des années. Resident Evil a son propre dictionnaire, ses propres repères. C’est confortable, mais c’est tout sauf mystérieux.

    Screenshot from Pragmata
    Screenshot from Pragmata

    La science-fiction de Pragmata, au contraire, est une page quasi blanche. Une station lunaire isolée, deux personnages, des machines, du vide. Ça laisse la place à tout : la mélancolie, la paranoïa, la critique sociale, la réflexion sur l’IA, la pure aventure contemplative… NieR: Automata m’a appris à quel point un jeu futuriste avec des androïdes pouvait me fracasser émotionnellement et philosophiquement. Depuis, dès que je vois “futur proche + androïde + isolement”, mon radar interne s’allume. Je n’ai pas besoin d’un trailer de dix minutes pour décider si j’embarque.

    Le paradoxe, c’est que plus une nouvelle IP est fragile commercialement, plus l’éditeur est tenté de tout raconter à l’avance pour rassurer le public. “Regardez, il y a des combats, voici les systèmes, voici l’arbre de compétences, voici la structure des niveaux, voici la durée de vie.” Moi, je veux que Pragmata échappe à ce réflexe-là, au moins dans ma tête. Je veux qu’il reste ce petit OVNI que je choisis par instinct, pas par comparatif technique.

    Choisir de savoir moins : un acte de résistance de joueur adulte

    Évidemment que l’information peut te sauver d’une arnaque. Je ne milite pas pour qu’on désinstalle Internet et qu’on retourne acheter des jeux sous blister au hasard. J’adore les analyses techniques, je bénis les patchs “qualité de vie”, je consulte des avis quand j’hésite à mettre 70 euros dans un jeu-service. Mais je pense qu’on peut consciemment choisir de ne pas tout utiliser, tout le temps.

    Depuis quelques années, je me suis fixé une règle : chaque année, j’essaie de prendre au moins un “gros” jeu en mode blackout quasi total. Pas de démos, pas de trailers finaux, pas de preview spoilée, juste le pitch de base et éventuellement un ou deux screenshots. C’est comme se réserver une soirée sans notifications : tu te crées un espace mental pour être vraiment là, pas en train de cocher une check-list de choses que tu sais déjà.

    Pragmata est parfait pour ce rôle en 2026. Parce que Capcom a le crédit nécessaire. Parce que la proposition visuelle de base suffit à me parler. Parce que la SF lunaire colle à tout ce que j’aime : j’ai bouffé Interstellar, j’ai une fascination pas très rationnelle pour les histoires de solitude spatiale, et je suis incapable de résister à un duo humain/machine qui promet autre chose qu’un simple gimmick de gameplay.

    Le risque, bien sûr, c’est que je me plante. Que le jeu soit bancal, que son rythme soit foireux, que son écriture soit plate. Que ce ne soit pas le chef-d’œuvre que mon imagination est en train de fabriquer. Mais au fond, je préfère me tromper pour de vrai que d’arriver au lancement déjà gavé d’avis, déjà armé de phrases comme “j’ai lu que le troisième acte était raté” avant même d’y jouer.

    Pourquoi Capcom est le studio idéal pour tenter ce pari

    Si c’était un éditeur qui nous sert des AAA tièdes tous les ans, je ne me permettrai pas ce genre de pari. Mais là, on parle de Capcom. Depuis une dizaine d’années, les Japonais enchaînent les masterclass : renaissance de Resident Evil, remakes intelligents des classiques, Devil May Cry 5 qui remet la barre du beat’em up à sa place, Monster Hunter qui explose à l’international… Ils ont gagné le droit que je leur fasse confiance sans check-list préalable.

    Screenshot from Pragmata
    Screenshot from Pragmata

    Le fait même qu’ils se permettent d’avancer la sortie de Pragmata au lieu de la repousser est un signal fort. Dans un monde où “reporté de six mois pour polish” est devenu la norme, décider de sortir plus tôt, même si ce n’est qu’une semaine, ça veut dire que le jeu est plus prêt que prévu. Que l’équipe n’est pas en train de colmater un Titanic en plein naufrage. Ça ne garantit pas un chef-d’œuvre, mais ça respire une certaine sérénité.

    Et puis il y a le contraste délicieux avec leur autre sortie majeure de l’année. D’un côté, Resident Evil Requiem, survendu partout, décortiqué dans les moindres détails, déjà installé comme “premier gros choc 2026” dans la conversation. De l’autre, Pragmata, un projet qui traîne dans les coulisses depuis des années, qu’on a vu disparaître, réapparaître, être repoussé, puis enfin revenir, presque timidement. Entre l’autoroute balisée et le sentier qui part vers la Lune, j’ai choisi mon camp.

    Requiem plus tard, la Lune maintenant

    On pourrait croire, en me lisant, que j’oppose les deux jeux comme si l’un devait écraser l’autre. Ce n’est pas le cas. Requiem, je le ferai, probablement dans quelques mois, quand le vacarme sera retombé, que les patchs auront fait leur boulot, que je pourrai me le faire en deux ou trois grosses sessions bien sales, pizza froide sur la table, guide à portée de main pour gérer mon anxiété de manque de munitions.

    Mais mon “maintenant” émotionnel, c’est Pragmata. C’est ce moment rare où je décide sciemment de me protéger de la conversation, de refuser la sur-information, de laisser un jeu me surprendre dans un monde qui déteste l’imprévu. Quand Capcom sortira sa nouvelle vidéo “tout ce qu’il faut savoir sur Pragmata avant de jouer”, je fermerai l’onglet. Quand la démo sera disséquée en 20 points clés, je passerai mon tour.

    Ce n’est pas une croisade contre les créateurs de contenu, ni contre les journalistes qui font leur boulot. C’est juste un rappel personnel : je peux choisir la distance que je mets entre moi et le bruit. Et parfois, pour retomber amoureux du jeu vidéo comme médium de découverte, la bonne distance, c’est de savoir moins, pas plus.

    En 2026, mon petit acte de rébellion de joueur, c’est ça : laisser filer, pour une fois, le train de la hype de la plus grosse franchise horreur de la planète pour conserver intact le mystère d’un astronaute et d’une androïde perdus sur la Lune. Ce n’est pas raisonnable, ce n’est pas optimisé, ce n’est pas “smart consumer approved”. Mais c’est précisément pour ça que j’en ai besoin.

    On verra bien si je me plante. Peut-être que, dans quelques mois, j’écrirai une chronique rageuse expliquant comment Pragmata m’a déçu. Ou, au contraire, un papier enflammé pour défendre ce jeu étrange que tout le monde aura oublié trop vite. Mais quoi qu’il arrive, je sais déjà une chose : la première fois que je verrai la Terre depuis cette station lunaire, ce sera enfin moi, et seulement moi, manette en main, pas un montage TikTok ou un “reaction” en 1080p. Et rien que pour ça, ça valait le coup de fermer les yeux à l’avance.

  • Esoteric Ebb est un CRPG brillant… qui m’épuise et méprise mon temps de jeu morcelé

    Esoteric Ebb est un CRPG brillant… qui m’épuise et méprise mon temps de jeu morcelé

    Le moment où j’ai compris qu’Esoteric Ebb n’était pas pour le joueur que je suis devenu

    Je me suis pris Esoteric Ebb en pleine tête comme une vérité un peu désagréable : je n’ai plus 20 ans, et le jeu vidéo ne s’adresse plus seulement au moi qui avait tout son temps. En lançant ce CRPG sur mon Steam Deck, je ne me suis pas dit « ouh là, c’est nul », je me suis dit : « ok, ce truc est brillant… et pourtant je n’ai pas l’énergie mentale pour ça ».

    Je joue aux RPG depuis Baldur’s Gate 1 sur un PC asthmatique, j’ai saigné Planescape: Torment, j’ai refait Disco Elysium plusieurs fois, et j’ai passé des centaines d’heures dans Baldur’s Gate 3. Je ne suis pas allergique aux pavés de texte, au contraire. Shenmue m’a appris à aimer les jeux lents, denses, qui prennent leur temps.

    Esoteric Ebb, avec ses quelque 700 000 mots (et certains parlent même du million), son enquête politique et sa satyre façon Terry Pratchett, devrait être mon GOTY automatique. Et pourtant, après quelques heures, je sortais des sessions vidé, pas satisfait. Pas parce que le jeu est mauvais, mais parce qu’il exige un type de disponibilité mentale que je n’ai plus au quotidien, surtout sur Steam Deck.

    Mon constat : un CRPG exceptionnel… mais structurellement hostile aux vies chargées

    Mon problème avec Esoteric Ebb n’est pas la difficulté, ni le système D&D 5e, ni même l’absence de doublage. Mon problème, c’est la charge cognitive qu’il impose, en continu, sans respiration. Quand on a des soirées de trois heures devant soi, c’est un défi excitant. Quand on joue par tranches de 20-30 minutes entre deux obligations, c’est un mur.

    Le pitch est pourtant superbe : on incarne un clerc ressuscité qui enquête sur l’explosion d’un salon de thé dans la ville arcanepunk de Norvik, sur fond d’élection tendue. Nos attributs ne sont pas juste des chiffres, ce sont des voix intérieures qui commentent, se chamaillent, influencent nos décisions, à la manière de Disco Elysium. Le tout dans un univers politique satirique, avec alignements à la DnD, sorts utilisables en dialogue, et une horloge de cinq jours qui met la pression.

    Sur le papier, c’est du caviar pour rôliste exigeant. En pratique, pour quelqu’un comme moi qui joue majoritairement sur Steam Deck et qui doit caser le jeu entre la vie pro, perso et sociale, c’est une sorte de roman-fleuve interactif qui refuse obstinément de se laisser consommer par petites bouchées.

    Une enquête politique brillante… et littéralement interminable

    Je ne vais pas faire semblant : la qualité d’écriture est là. Les dialogues sont vifs, la satire politique tape juste, l’univers foisonne de détails et de clins d’œil. On sent le boulot monstre derrière chaque ligne. Esoteric Ebb n’est pas verbeux par accident, il est verbeux par choix revendiqué : il veut être un RPG littéraire.

    Tu débarques à Norvik en tant que clerc fraîchement ressuscité, tu te pointes sur les lieux de l’explosion du salon de thé, et immédiatement le jeu te bombarde : descriptions, témoignages, apartés de tes attributs intérieurs, rappels de contexte politique. Tu as des compétences qui se déclenchent en plein dialogue, des jets de dés qui ouvrent des digressions, des factions aux programmes idéologiques bien distincts.

    Objectivement, c’est impressionnant. Subjectivement, je me suis parfois retrouvé à lire trois, quatre, cinq écrans de texte d’affilée avant de faire la moindre action concrète autre que choisir une réplique. Et j’adore lire. Mais là, c’est comme enchaîner des chapitres de bouquin alors que tu voulais « juste » lancer une partie rapide sur le canapé.

    Le jeu applique aussi les règles de D&D 5e, avec ses jets de dés, ses modificateurs, ses sorts, sa gestion de ressources. Sauf que tout ça est encastré dans le texte. Tu ne « vois » pas vraiment ton build s’exprimer dans de grandes batailles tactiques comme dans Baldur’s Gate 3, tu le lis à travers des checks, des paragraphes, des conséquences parfois très subtiles.

    Le mur des 700 000 mots

    Au début, ce nombre me faisait rêver. 700 000 mots, c’est la promesse d’un truc massif, d’une ville qui vit, de dialogues à n’en plus finir. Mais au bout de quelques sessions, j’ai commencé à le ressentir comme une pression permanente. Une sorte de rappel silencieux : « si tu veux vraiment profiter du jeu, il va falloir tout lire, tout retenir, tout suivre ».

    Et c’est là que la charge cognitive te tombe dessus. Chaque PNJ est potentiellement important, chaque détail politique peut revenir plus tard, chaque ligne de description contient un bout de lore. Tu te surprends à culpabiliser quand tu skippes trop vite un encart de texte parce que ta tête est déjà saturée.

    Sur Steam Deck, Esoteric Ebb devient un marathon de lecture

    Je précise : je joue principalement sur Steam Deck parce que c’est là que s’insèrent aujourd’hui mes sessions de jeu. Dans le train, sur le canapé, entre deux trucs à faire. Et sur cette machine, Esoteric Ebb montre son vrai visage : ce n’est pas juste un CRPG touffu, c’est un simulateur de lecture intensive.

    Screenshot from Esoteric Ebb
    Screenshot from Esoteric Ebb

    Tu peux agrandir la police, ok, mais il y a une limite physique : le nombre de mots que tes yeux peuvent avaler sur un écran de cette taille avant de décrocher. Sans voix, sans mise en scène cinématographique, tout repose sur ton attention visuelle. Et quand tu joues fatigué, c’est rude.

    Sur Baldur’s Gate 3, même en mode portable, tu as des respirations : des combats, des cinématiques, des animations faciales qui portent l’émotion à ta place. Sur Disco Elysium, tu as aussi des tonnes de texte, mais l’aventure est plus courte, plus ramassée, et ton cerveau accepte volontiers un sprint de 25-30 heures intensives.

    Esoteric Ebb, lui, est construit comme un engagement au long cours. C’est la campagne de JDR papier qui dure une année entière, compressée dans un jeu solo. J’ai lancé une soirée en me disant : « allez, petite demi-heure avant de dormir ». Je me suis retrouvé à lire une longue joute verbale entre mes attributs, un politicien, un représentant d’une faction rivale… pour au final devoir arrêter en plein milieu parce que le sommeil gagnait.

    Le lendemain, j’ai relancé le jeu et je me suis retrouvé à essayer de recoller les morceaux de qui était qui, qui défendait quoi, où en était l’enquête sur ce fichu salon de thé. Pas parce que le scénario est mal écrit, mais parce qu’il réclame une mémoire fraîche que mes sessions fragmentées ne peuvent pas lui offrir.

    Pas de voix, tout dans les yeux

    Je sais qu’il y a des puristes qui vont hurler dès qu’on parle de doublage comme d’une « feature d’accessibilité ». Mais soyons honnêtes : avec une telle densité de texte, l’absence totale de voix n’est pas un simple choix esthétique, c’est un filtre drastique sur qui va pouvoir profiter du jeu jusqu’au bout.

    La voix te permet de laisser ton regard se reposer, de laisser tes pensées vagabonder un peu tout en restant dans la scène. Là, si tu décroches une seconde, tu as raté une nuance, une pique politique, une information sur une faction. Esoteric Ebb exige que tu sois à 100 % concentré du début à la fin de chaque dialogue, sinon il te largue. Sur un PC, assis droit, pourquoi pas. Sur un Steam Deck, avachi sur le canapé après une journée de boulot, c’est une torture douce.

    Quand la progression ressemble à une pile de devoirs

    Le plus paradoxal, c’est que niveau systèmes, Esoteric Ebb a beaucoup de bonnes idées. Les jours qui passent, les objectifs qui se chevauchent, les choix alignement/morale, les jets de compétences qui débloquent des approches alternatives… tout ça, je l’adore sur le principe.

    Mais parce que tout est véhiculé par du texte dense, la progression finit par ressembler à une liste de lectures obligatoires plutôt qu’à une aventure fluide. Chaque nouveau lieu accessible veut te raconter sa vie en trois pages. Chaque faction t’envoie des murs de dialogues pour t’expliquer sa vision du monde. Chaque retour sur un PNJ débloque de nouveaux paragraphes qui s’empilent sur les anciens.

    Ajoute à ça le timer de cinq jours in-universe qui te pousse à optimiser ton parcours, et tu obtiens un cocktail mental assez violent : j’étais constamment en train de peser « est-ce que j’ai le temps de m’investir dans cette conversation maintenant ? » plutôt que de juste suivre mon instinct de joueur.

    Screenshot from Esoteric Ebb
    Screenshot from Esoteric Ebb

    Résultat : je sauvegarde, je commence un long échange avec un politicien, je vois que ça part dans tous les sens, je sens la fatigue monter, et je finis par reload une sauvegarde précédente plus tard parce que j’ai oublié la moitié de ce qui a été dit. Je ne progresse pas dans l’enquête, je tourne en rond dans ma propre lassitude.

    Comparaison brutale avec Baldur’s Gate 3 et Disco Elysium

    Quand je dis qu’Esoteric Ebb me fatigue, je ne parle pas en joueur « casual » qui ne supporte pas trois lignes de texte. Je parle en type qui a passé des nuits blanches à refaire des dialogues dans Disco Elysium, à décortiquer la politique de Revachol, à écouter encore et encore les monologues de mes propres compétences.

    La différence, c’est que Disco Elysium est concentré. Il a une durée maîtrisée, une ville plus compacte, un nombre de personnages limité. Baldur’s Gate 3, lui, alterne en permanence : gros dialogues doublés, combats tactiques, exploration visuelle, petites scènes plus légères. Il te laisse respirer. Esoteric Ebb, lui, te tient la tête sous l’eau textuelle en te disant « c’est bon pour toi, c’est littéraire ».

    Ce n’est pas juste une question de “joueurs casuals qui se plaignent”

    Je vois déjà venir l’argument : « si tu n’as pas le temps, ce n’est pas la faute du jeu ». Oui… et non. Bien sûr qu’un créateur a le droit de viser un public précis, de faire un monstre textuel pour les fondus de CRPG hardcore. Je respecte totalement ça.

    Mais quand un jeu débarque sur Steam, truste les notes > 88 de Metacritic, 96 % d’évaluations positives, et qu’on commence à le présenter comme « le truc à faire si tu aimes Baldur’s Gate 3 et Disco Elysium », il faut aussi parler honnêtement du prix mental à payer. Pas en euros, en énergie.

    On est nombreux à être des joueurs « core » avec des vies d’adultes. Je joue toujours à des jeux de baston en tryhard, je ponce encore des jeux narratifs exigeants, mais je n’ai plus la possibilité de bloquer trois soirs d’affilée pour lire l’équivalent d’un roman.

    Et là, je trouve qu’il y a une forme de bullshit dans la façon dont une partie de la critique encense ces monstres de texte sans jamais poser la question : comment ça se joue réellement pour quelqu’un qui n’est pas critique de jeu à plein temps ? Sur un écran 27 pouces dans le noir, casque sur les oreilles, ce n’est pas la même expérience que sur un Steam Deck entre deux stations de métro.

    Le fantasme du CRPG “roman total” et ses limites

    On est en train de tomber dans un fantasme un peu toxique dans le RPG PC : celui du « roman total interactif ». Plus de mots, plus de lore, plus de branches, plus de tout. Esoteric Ebb s’inscrit pleinement dans cette logique. Et oui, c’est impressionnant sur le papier, ça fait de beaux chiffres en interview, ça claque dans un communiqué : « 700 000 mots de script ! ».

    Mais plus de mots, ce n’est pas automatiquement plus de sens. Planescape: Torment était verbeux, mais il avait une ligne thématique qui traversait tout : « Qu’est-ce qui peut changer la nature d’un homme ? ». Disco Elysium déborde de digressions, mais tout gravite autour de la faillite personnelle et politique de ton flic.

    Dans Esoteric Ebb, j’ai parfois eu l’impression que la quantité de texte diluait justement l’impact de certains moments. Une vanne perd de sa force quand elle est noyée dans deux paragraphes de description. Une révélation politique tombe à plat si tu as déjà lu douze monologues idéologiques dans la même session.

    Screenshot from Esoteric Ebb
    Screenshot from Esoteric Ebb

    Encore une fois, ce n’est pas que l’écriture est mauvaise. C’est qu’elle n’est pas montée, pas rythmée pour des sessions modernes. On dirait un roman sans éditeur pour dire : « là, on coupe, là on resserre, là on met une scène plus visuelle ». Et dans un médium interactif, ça pose problème.

    Ce que le jeu aurait pu faire pour respecter un peu plus mon cerveau

    Je ne suis pas en train de réclamer un “mode Netflix” où le jeu me raconte tout tout seul pendant que je scrolle sur mon téléphone. Mais il y a des outils très concrets qui auraient pu rendre Esoteric Ebb plus praticable sans trahir sa vision.

    • Un système de résumés intégrés : des fiches “ce qui s’est passé hier” quand tu relances ta sauvegarde, ou des encarts qui récapitulent les points clés d’une longue discussion.
    • Une meilleure segmentation des scènes : des dialogues découpés en blocs clairement identifiés, avec des pauses naturelles où tu peux quitter sans culpabiliser.
    • Quelques voix clés : même un narrateur partiel, ou seulement les voix des attributs intérieurs, aurait déjà beaucoup aidé à soulager les yeux.
    • Un vrai mode “handheld friendly” : UI repensée pour les petits écrans, rythmes légèrement ajustés, peut-être même un filtre “densité réduite” qui condense certains textes optionnels.

    Ce ne sont pas des demandes d’abrutissement, ce sont des outils de survie pour ceux qui veulent encore jouer à ce genre de jeux sans sacrifier tout le reste de leur vie.

    Pour qui Esoteric Ebb est-il fait, au final ?

    Après quelques soirées de lutte amoureuse avec le jeu, j’ai fini par accepter une chose : Esoteric Ebb est probablement un chef‑d’œuvre pour un public précis, et je ne fais juste plus partie de ce public-là.

    Si tu as le temps de t’installer devant ton PC, de jouer deux ou trois heures d’affilée, d’absorber de la politique fictionnelle comme on lit un gros bouquin de fantasy satirique, fonce. L’enquête est riche, le système de stats qui parlent dans ta tête est super malin, les choix politiques ont l’air d’avoir un vrai poids, et la rejouabilité semble énorme.

    Mais si, comme moi, tu jongles avec les obligations et que ton principal véhicule de jeu PC, c’est un Steam Deck ou un laptop sur le coin de la table, attends-toi à ce que le jeu te résiste. Il ne te prend pas par la main, il ne te redonne pas facilement le fil, il ne pardonne pas les sessions trop espacées. Il veut que tu vives dans Norvik, pas que tu y passes en touriste du dimanche soir.

    Conclusion : j’admire Esoteric Ebb, mais il ne m’aime plus, moi

    Esoteric Ebb m’a mis face à un truc que je n’avais pas envie d’admettre : tous les grands CRPG littéraires ne sont pas forcément faits pour le joueur que je suis devenu. Et ce n’est pas grave en soi. Je préfère mille fois un jeu qui va au bout de sa vision, même au prix d’en exclure une partie du public, qu’un truc tiède qui essaye de plaire à tout le monde.

    Mais je refuse de jouer le jeu de la hype qui consiste à faire semblant que l’énormité du texte et de la complexité est une vertu en soi. Ce n’est pas de la “casualisation” que de dire : « ce jeu demande une disponibilité mentale que beaucoup de joueurs n’ont plus ». C’est juste être honnête.

    De mon côté, Esoteric Ebb va probablement rester installé un moment, comme ces gros romans ambitieux qui trônent sur la table de chevet sans qu’on les termine. Je le respecte, je le recommande même à certains amis, mais je sais que je ne le verrai sans doute jamais jusqu’à la fin. Et c’est assez violent à reconnaître pour quelqu’un qui a grandi avec les CRPG PC les plus hardcore.

    Si je devais formuler un vœu pour la suite du genre, ce serait celui-ci : que des jeux comme Esoteric Ebb existent, oui, mais qu’ils aient des cousins tout aussi intelligents, tout aussi satiriques, tout aussi ambitieux… pensés pour ceux dont la vie ne tourne plus autour d’un écran 1080p et d’un week‑end entièrement libre. La profondeur n’est pas incompatible avec le respect du temps et du cerveau des joueurs. Pour l’instant, Esoteric Ebb a choisi son camp. Moi aussi.

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    Esports Nations Cup : un faux Mondial CS2 qui menace de pourrir le classement VRS

    Pourquoi je rêve encore d’une vraie Coupe du monde CS

    Je vais être honnête : l’idée d’une Coupe du monde Counter-Strike, ça me fait encore briller les yeux comme quand je lançais CS 1.6 sur un PC asthmatique dans un cybercafé. J’ai grandi avec ces compétitions à maillot national, bancales mais magiques, où tu voyais enfin des combinaisons de joueurs impossibles en club. Pas de buyouts délirants, pas de clauses de non-concurrence, juste des mecs qui mettaient le maillot du pays et jouaient pour l’ego collectif.

    Dans les dernières années de 1.6 puis au début de Global Offensive, je dévorais les Nations Cups d’ESL et de ClanBase, puis des tournois comme The World Championships. C’était imparfait, souvent bordélique, mais il y avait cette sensation unique de “et si on prenait les meilleurs du pays et qu’on les enfermait dans un serveur ?”. Quand tu viens d’un pays sans scène ultra-dominante, voir tes rares stars se frotter à l’élite mondiale, c’était une bénédiction.

    Et plus le temps passe, plus cette idée me manque. Les line-ups internationales ont tout nivelé : tu peux avoir un Français qui joue pour une structure européenne, un Russe chez une org saoudienne, un Brésilien perdu dans un mix américain. C’est cool pour le niveau de jeu, mais l’identité nationale s’est évaporée. Une vraie Coupe du monde CS2 aujourd’hui, avec donk + m0NESY sous le même drapeau, ZywOo qui porte la France, un super-team brésilien — ce serait monstrueux.

    Sur le papier, la Esports Nations Cup (ENC) pourrait être ce retour de flamme. Dans la réalité, telle qu’elle est pensée pour novembre, c’est surtout un énorme risque de répéter les échecs du passé — et pire encore : de saboter le classement VRS qui structure tout le haut niveau de CS2.

    Esports Nations Cup : beaucoup de cash, zéro timing

    On va rendre à l’ENC ce qui lui appartient : côté moyens, l’effort est colossal. 1,3 million de dollars de cash, 24 équipes, des finales en LAN, un programme d’incitation financière pour les clubs qui acceptent de lâcher leurs joueurs. Saudi money ou pas, c’est objectivement un gros investissement pour un concept que tout le monde avait enterré après les fiascos des TWC, IESF et compagnie.

    Mais ensuite tu regardes le calendrier, et là tu te demandes sérieusement si quelqu’un qui connaît vraiment la scène CS2 a été consulté. L’ENC est calée du 10 au 15 novembre. Ça chevauche directement BLAST Rivals, un événement tier-one, et ça se termine juste avant le PGL Singapore Major — le genre de tournoi autour duquel toute une saison s’organise. En gros, on te demande de jouer une “Coupe du monde” au moment le plus sensible de l’année, quand les équipes devraient soit se reposer, soit se préparer comme des malades pour le Major.

    J’ai passé des années à suivre des line-ups qui enchaînent 15, 18, parfois 20 événements par an. J’ai vu des mecs complètement cramés arriver à un Major en mode zombie, incapables de tenir la moindre anti-strat parce qu’ils sortaient d’un enchaînement infernal. Et là, on vient leur dire : “Hé, tu ne veux pas sacrifier ton BLAST ou ta semaine de prépa Major pour jouer un tournoi de sélection nationale qui n’existait même pas il y a un an ?” Sérieusement ?

    Aucune équipe tier-one cohérente ne devrait accepter ça. Tu sacrifies quoi, exactement ? Un tournoi BLAST qui rapporte du prestige, du cash, et surtout des reps utiles avant le Major ? Ou une semaine de travail en bootcamp pour jouer avec des gens avec qui tu n’as aucune automatisme, sous un système de jeu différent, en révélant potentiellement des routines et des lectures de jeu ? Le trade est catastrophique pour tout staff un minimum sérieux.

    Le drame silencieux : un faux tournoi « classé » VRS

    Et encore, si ce n’était qu’une question de fatigue, on pourrait dire : “OK, c’est un show, ceux qui veulent viennent, les autres se reposent.” Sauf que Valve a décidé de coller l’étiquette “ranked” sur l’ENC. Là, on dépasse la simple erreur de planning. On attaque directement la légitimité du classement qui tient la scène par la gorge : les Valve Regional Standings (VRS).

    Le VRS, ce n’est pas juste un leaderboard pour HLTV nerds. C’est ce qui conditionne les invitations aux Majors et à un paquet d’événements tier-one. Un exemple récent : Team Vitality domine le VRS en mars après avoir enchaîné des titres à IEM Krakow et PGL Cluj-Napoca. Résultat ? Ils sont quasi assurés d’un slot pour IEM Cologne et autres gros rendez-vous. Le VRS, c’est littéralement la porte d’entrée du sommet pour toute organisation.

    Screenshot from Counter-Strike 2
    Screenshot from Counter-Strike 2

    Maintenant, imagine ce système ultra-sensible infecté par un tournoi de “sélections nationales” où les règles n’ont rien à voir avec la vie réelle des clubs. On parle d’un event où les équipes peuvent envoyer un core de trois joueurs pour “représenter” leur structure, avec des rosters obligatoirement nationaux autour. Astralis, 3DMAX, paiN — toutes les équipes majoritairement nationales qui flirtent avec la limite des invitations tier-one auraient tout intérêt à venir farmer des points VRS contre des line-ups bricolées, pendant que les top teams se reposent ou jouent ailleurs.

    Et ce n’est pas de la parano. On a déjà vu ce film. Fin 2024, l’IESF World Championship — un autre pseudo-Mondial — a mis un bordel monstrueux dans les classements. Des équipes comme Nexus, Partizan ou Metizport se sont retrouvées propulsées dans le top 30 mondial alors qu’elles étaient, soyons gentils, marginales avant cet event. Derrière, elles ont ramassé une série d’invitations aux premiers tournois de l’ère VRS, pendant que des line-ups objectivement plus fortes restaient sur le carreau. Tout ça à cause d’un tournoi à la valeur sportive discutable.

    Ce qui me sidère, c’est que Valve est au courant. Dans ses Tournament Operation Requirements, la règle est claire : « La compensation totale (y compris cashprize et autres formes de compensation) pour un tournoi non classé individuel ne peut pas dépasser 100 000 $. » Les organisateurs de l’ENC voulaient un gros prize pool — logique, sinon personne ne se déplace. Valve a donc accordé une exception… mais à condition que le tournoi soit classé VRS. Traduction : si tu mets beaucoup d’argent, tu dois aussi pouvoir tordre le classement mondial. N’importe quoi.

    Le discours officiel, c’est : “On veut des données, on veut voir ce que ça donne en conditions réelles.” Mais on a déjà les données, justement. On a l’IESF comme crash test grandeur nature. Ce n’est pas de la science, c’est de l’entêtement. Quand tu vois un système de classement se faire déformer par un tournoi non représentatif, tu ne redoubles pas l’expérience avec un prize pool x10.

    La politique, pas le skill, décidera qui participe

    En théorie, un Nations Cup, c’est la fête du skill. En pratique, avec un tournoi classé VRS, ce sera surtout la fête de la politique. On voit déjà le genre de scénarios absurdes soulevés par des gens comme Graham “messioso” Pitt : imagine Spirit qui envoie donk, magixx, sh1ro, et qui aurait théoriquement besoin de m0NESY et kyousuke pour compléter une line-up russe de malade. Est-ce que Falcons va vraiment prêter m0NESY pour booster le VRS d’un concurrent direct… sur un tournoi où Falcons ne peut même pas jouer son core habituel ? Bien sûr que non.

    C’est ça, la réalité : les organisations ne sont pas des ONG au service du “projet national”. Elles se battent pour des invitations, des sponsors, de la visibilité. Elles ne vont pas offrir leurs stars sur un plateau à des rivaux directs. Résultat, les sélections seront immédiatement contraintes par les rivalités de clubs, le calendrier, les intérêts commerciaux. On est loin de la dream team patriotique dont rêvent les fans.

    Screenshot from Counter-Strike 2
    Screenshot from Counter-Strike 2

    Et je ne parle même pas du timing pré-Major. Aucun coach sérieux n’a envie de voir son sniper principal passer une semaine à jouer une map pool légèrement différent, à expérimenter des setups, à dévoiler des réflexes de jeu… face à des adversaires qu’il retrouvera peut-être à Singapour une semaine plus tard. Quand tu travailles des strats pendant des mois, tu ne les lâches pas sur un tournoi d’exhibition déguisé en tournoi classé.

    Pour les joueurs, c’est un crève-cœur. Beaucoup rêveraient de porter le maillot de leur pays, de vivre ce moment. Mais quand tu sais que ta performance au prochain Major peut décider de l’avenir de ta carrière, tu fais quoi ? Tu obéis à ton org, tu protèges ton corps et ton mental, tu dis non. Et les seuls qui restent pour l’ENC, ce sont ceux qui ont moins à perdre — donc, mécaniquement, des B-teams, des mix, des seconds couteaux.

    On va se retrouver avec le pire des deux mondes : sportivement, des sélections bancales loin du vrai niveau des nations ; structurellement, un tournoi qui pèse lourd dans le VRS et qui peut décider de qui verra les grandes scènes en 2027. Ce n’est pas une Coupe du monde, c’est un glitch organisé dans le système de classement.

    Comment transformer l’ENC en vraie fête du CS2 (sans exploser le VRS)

    Le plus rageant dans tout ça, c’est qu’on pourrait rendre l’ENC utile et fun sans foutre le feu à l’écosystème. Il suffit de cesser de faire semblant que ce tournoi doit être traité comme un IEM ou un Major dans les standings. La première mesure, la plus simple, c’est de couper net le lien direct avec le VRS.

    Concrètement, ça veut dire : éditions futures non classées, point. Si Valve tient absolument à son cap des 100 000 $ pour les tournois “unranked”, qu’ils créent un statut intermédiaire clairement étiqueté exhibition, dont les résultats n’alimentent pas le VRS. On peut garder des stats, des highlights, des stickers, tout ce que vous voulez — mais on ne laisse pas un tournoi de sélections bricolées décider qui mérite un slot Major.

    Deuxième axe : le calendrier. L’ENC n’a aucune raison d’être enchaînée à un gros festival multi-jeux qui impose ses dates. CS2 vit dans un écosystème à part, avec ses propres pics et creux. L’endroit logique pour une Nations Cup, c’est juste après une date de coupure des invitations Major : début octobre ou début avril, par exemple. À ce moment-là, les équipes ont verrouillé ou raté leurs slots, la pression est temporairement retombée, et elles peuvent se permettre de prêter des joueurs sans saboter leur saison.

    Troisième point : assumer le statut “All-Star” du truc. Arrêtons de faire semblant que c’est une compétition classique. Réduire la durée, alléger le format, assumer un côté spectacle. Pourquoi pas des phases de groupes en BO1, un playoff compact, des contraintes de map pool qui évitent de trop coller au meta compet’ ? L’idée, c’est de réduire au maximum la préparation stratégique nécessaire, pour que les équipes ne voient pas ça comme une fuite d’informations avant les gros rendez-vous.

    On pourrait aussi aller plus loin et créer un classement parallèle dédié aux équipes nationales — un “VRS Nations” totalement séparé du VRS club, qui ne sert qu’à déterminer les têtes de série de l’ENC ou d’autres compétitions du même style. Ça flatterait quand même l’ego compétitif des pays, ça donnerait un enjeu sportif, mais sans polluer les invitations club. C’est exactement ce que d’autres scènes compétitives ont compris : les showmatches, les All-Star, les Nations Cups ne doivent pas avoir le même poids qu’un circuit pro principal.

    Screenshot from Counter-Strike 2
    Screenshot from Counter-Strike 2

    Dernier volet, et pour moi le plus important : impliquer réellement les joueurs et les coachs dans la conception de l’événement. Pas un sondage bidon, un vrai conseil consultatif de pros qui ont vécu la saison CS moderne de l’intérieur. Ce sont eux qui savent ce qu’un humain peut raisonnablement tenir en termes de rythme, ce qu’on peut se permettre de montrer avant un Major, quel créneau n’explose pas l’équilibre vie perso / grind. Tant que ces décisions seront prises uniquement entre Valve, des organisateurs et des fédérations nationales plus politiques que sportives, on se reprendra ce genre de mur.

    Ce que ça change pour moi en tant que fan de CS2

    Je ne vais pas mentir : je regarderai probablement l’ENC quand même. Je suis trop accro à CS pour ignorer un tournoi LAN avec un gros cashprize, même bancal. Mais je sais déjà dans quel état d’esprit : pas comme un “Mondial”, pas comme un moment canonique de l’histoire du jeu, plutôt comme une anomalie intéressante — et potentiellement toxique — dans un calendrier déjà surchargé.

    Ce qui me fout en rogne, c’est l’idée que ce tournoi puisse ensuite être utilisé comme argument d’autorité : “Regardez, ces équipes sont montées dans le VRS, c’est mérité, elles ont performé à l’ENC.” Non. Si tu n’as pas les meilleures line-ups, si la moitié des stars étaient en bootcamp pour Singapour ou en train de jouer BLAST Rivals, tu ne peux pas mettre le même tampon de légitimité. Sinon, on arrête tout le storytelling autour de la “course au Major” et on admet que le ranking se joue aussi au loto des tournois imprudemment classés.

    En tant que joueur et spectateur qui a passé des centaines d’heures à décortiquer des démos, à suivre les trajectoires d’équipes qui grindent de la tier 3 aux Majors, je déteste l’idée que leur destin puisse être influencé par un événement pensé d’abord pour des raisons politiques et d’image. Une vraie Coupe du monde CS2, je la veux autant que vous. Mais je la veux propre, à sa place dans le calendrier, hors du VRS, assumée comme une fête du jeu, pas comme un hack du système d’invitations.

    Si Valve laisse l’ENC version 2026 distordre le classement comme l’IESF l’a déjà fait, on va se retrouver en 2027 avec des invitations bizarres, des fans qui ne comprennent plus pourquoi telle équipe est là et pas une autre, et une confiance encore un peu plus cassée dans la capacité de l’éditeur à gérer l’esport de son propre jeu. À force, même les résultats des Majors finissent par perdre de leur aura, parce que le chemin pour y arriver ne ressemble plus à une méritocratie, mais à un parcours d’obstacles administratifs.

    Je ne demande pas la perfection. Je demande juste qu’on arrête de prendre un fantasme de Coupe du monde — que je partage à 200 % — et de le coller au chausse-pied dans un système déjà fragile. L’ENC pourrait devenir ce moment où, une fois par an, on met en pause les rivalités de clubs pour voir ce que chaque pays a dans le ventre. Mais pour ça, il faut l’assumer comme un bonus, pas comme un accélérateur ou un frein dans la carrière des joueurs.

    Pour une fois, la solution est simple : décorréler l’ENC du VRS, trouver un créneau qui ne saigne pas le calendrier, et construire le tournoi autour de la réalité des joueurs, pas autour d’un fantasme Excel de chez Valve. Tout le reste, prize pool, show, patriotisme, suivra naturellement. Et là, je pourrai enfin crier “Coupe du monde” sans avoir l’impression de cautionner une supercherie statistique.

  • Brutus est le boss parfait pour débuter le PvM dans OSRS (et je défendrai Beef coûte que coûte)

    Brutus est le boss parfait pour débuter le PvM dans OSRS (et je défendrai Beef coûte que coûte)

    Brutus a brisé ma lâcheté de bossing, et c’est exactement ce qu’OSRS attendait

    Je vais être cash : je joue à RuneScape depuis l’époque où on farmait les vaches à Lumbridge en dial-up, et pourtant, en 2026, j’ai encore une âme de lâche dès qu’il s’agit de bossing sur Old School RuneScape. Mon compte principal ressemble à un guide AFKscape ambulant : heures et heures de Crabes Gemme, de Redwoods en mode zombie, de poissons cramés dans le Rogue’s Den. Je connais par cœur le bruit de « niveau +1 »… mais la sensation de voir tout mon petit bank partir dans un misclick de trop, ça m’a longtemps vacciné contre le « vrai » PvM.

    J’adore pourtant ça, le PvM. Je me suis fait les dents sur les Souls, j’ai passé des centaines d’heures à optimiser des combos dans les jeux de baston, et côté OSRS, je peux enchaîner les runs Barrows en mode automatique. Mais dès qu’on parlait de boss « sérieux » – Zulrah, Vorkath, les gros durs de Desert Treasure 2 – je retrouvais la même boule au ventre que quand j’ai affronté Jad pour la première fois. Mort idiote, inventaire de bouffe cramé, runes parties en fumée… et la sensation d’être un touriste dans un jeu qui récompense plus l’audace que la prudence.

    C’est précisément pour ça que Brutus m’a accroché. Ce foutu taureau est le premier boss d’OSRS qui a enfin compris que le problème des nouveaux joueurs, ce n’est pas la difficulté brute, c’est le risque perçu. Et Brutus, avec sa quête d’intro « The Ides of Milk » et son amulette Cowbell, démonte ce mur psychologique sans transformer le jeu en parc pour enfants.

    Avant Brutus, le « boss d’intro » d’OSRS, c’était surtout un test de tolérance à la perte

    Si tu conseilles un débutant sur OSRS aujourd’hui et que tu joues honnêtement la carte du bossing, tu lui dis quoi ? Obor, Bryophyta. Les deux géants historiques, censés être la porte d’entrée vers le contenu PvM. Sur le papier, pourquoi pas. Dans les faits, c’est du contenu préhistorique qui n’a tout simplement plus le niveau de design du reste du jeu.

    Obor niveau 106, Bryophyta 128, des mécaniques molles, des animations datées, des clefs à grinder avant chaque combat, et des loots… passables. Surtout, ils envoient un message toxique aux nouveaux joueurs : « tu veux apprendre le bossing ? D’abord, paie ton ticket d’entrée, accepte de perdre du gear, et si tu rates, c’est retour à la case farm ». Le combat n’est pas si lisible, la progression n’est pas excitante, et on ne sent pas ce déclic « ok, j’ai appris un truc utile pour la suite ».

    Quand je compare ça à la façon dont d’autres jeux m’ont appris à aimer le PvM exigeant – le premier Bell Gargoyle dans Dark Souls, ou même le simple duo Golem/Dragon dans Shenmue qui t’apprend à lire l’adversaire – je me dis que pendant des années, OSRS s’est reposé sur l’idée que « la communauté expliquera » au lieu de designer un vrai boss pédagogique. Brutus change cette philosophie. De façon brutale, justement.

    Brutus : un boss niveau 30 qui comprend mieux le game design que beaucoup de raids modernes

    Sur le papier, Brutus ne paie pas de mine : niveau 30, seulement 58 points de vie, des attaques de base qui tapent comme un gobelin enrhumé. C’est presque insultant pour les vétérans… et c’est exactement le but. Là où Jagex a été malin, c’est dans la structuration de ses mécaniques.

    Ses attaques normales tournent autour de quelques points de dégâts tout au plus, ce qui veut dire une chose très simple : tu peux venir avec un stuff de clodo et un inventaire rempli de sardines, tu ne vas pas te faire one-shot. Par contre, Brutus possède deux attaques spéciales, qui, elles, peuvent monter bien plus haut si tu t’endors. Et ces specials sont télégraphiés de manière grotesquement lisible : grognement, animation, zone à éviter. Tu peux littéralement apprendre à « lire » le boss comme tu apprends à lire un pattern dans un shmup.

    Ça a l’air basique ? Ça l’est. Mais pour un joueur qui n’a jamais posé un pied dans un raid ou sur un boss sérieusement scripté, c’est révolutionnaire. Brutus t’apprend trois choses essentielles, sans jamais t’humilier :

    • Le positionnement compte : si tu restes collé comme un débile pendant le spécial, tu le payes.
    • Les prières ne sont pas un bouclier magique universel : ses attaques spéciales traversent Protect from Melee, tu dois bouger, pas juste cocher une icône.
    • La durée d’un fight peut être courte et intense : avec 58 HP, chaque tentative est rapide, tu apprends en boucle au lieu de t’engluer dans un combat de 5 minutes.

    Après quelques dizaines de kills, je me suis surpris à faire ce que je fuis habituellement en PvM : je regardais plus la hitbox de l’attaque que la barre de vie de Brutus. Exactement le genre de réflexe qu’il te faut pour passer le cap vers les vrais gros clients du jeu.

    L’amulette Cowbell : la fin du syndrome « mon bank est en otage »

    Mais la vraie révolution, ce n’est pas juste Brutus. C’est le duo Brutus + amulette Cowbell, obtenue via la quête « The Ides of Milk ». Cette amulette, c’est littéralement un doigt d’honneur au pire ennemi des nouveaux joueurs : la peur panique de perdre son stuff.

    Screenshot from Old School RuneScape
    Screenshot from Old School RuneScape

    Concrètement, la Cowbell sert de raccourci permanent vers Brutus, avec un nombre de charges généreux (on parle de l’ordre du millier, de quoi voir venir). Tu peux l’avoir en objet protégé, ce qui veut dire que même si tu meurs comme un manche, elle reste avec toi. Et, surtout, elle te permet de revenir sur ta tombe en quelques secondes au lieu de traverser Gielinor en slip en regardant le timer de ta gravestone fondre.

    Je ne vais pas mentir : sur mon Hardcore, la première fois que j’ai cliqué sur « Challenge Brutus » avec mon petit set en mithril et trois lobsters en poche, j’avais la sueur au front. Sauf que, mentalement, c’est complètement différent de se dire « si je meurs, c’est chiant, mais tout est récupérable en un clic » plutôt que « je vais passer 10 minutes à courir comme un idiot et peut-être perdre mon stuff si je lag ». Résultat : je me concentre sur le combat, pas sur la facture potentielle.

    OSRS a toujours vécu sur une culture de risque, et c’est très bien. Mais là, on parle d’un boss early game. Ce n’est pas un raid, ce n’est pas le Wilderness. Refuser à ce segment de joueurs un filet de sécurité aussi intelligent, c’est du masochisme pur. La Cowbell ne supprime pas le danger – tu peux toujours mourir, perdre ton inventaire, paniquer – mais elle efface la partie la moins fun de la punition : la perte de temps et la logistique débile.

    Des loots pensés pour l’apprentissage, pas pour casser l’économie

    L’autre génie de Brutus, c’est son tableau de drops. Pour une fois, on sent que Jagex a designé un boss en se demandant : « Qu’est-ce qui est réellement utile à un nouveau compte ? », et pas « qu’est-ce qui va se vendre le plus cher au GE ». Résultat : un kit quasiment autosuffisant.

    Bull Bones d’abord. Chaque kill garantit ces os spéciaux qui, une fois enterrés ou utilisés sur un autel, offrent un paquet d’XP Prière très au-dessus de ce que la F2P a l’habitude de voir. Tu veux découvrir l’impact de la prière sur ton compte sans passer 10 heures au cimetière des gobelins ? Tu tues un taureau enragé, tu enterres, tu vois les niveaux monter. C’est simple, concret, satisfaisant.

    Ensuite, les T-Bone Steaks. Chaque steak rend un bon chunk de HP, suffisant pour rendre le combat confortable sans nécessiter un stuff cuisine de malade. Et le meilleur ? Brutus peut drop les logs nécessaires pour les cuire. Tu peux littéralement boucler ton expérience : tu le tues, tu chopes de quoi te soigner et de quoi t’entraîner en cuisine en même temps. Tu dépenses des ressources, mais il te les rend. C’est presque un mini-boss « survival » auto-entretenu.

    Tout ça fait de Brutus un boss qui, contrairement à Obor ou Bryophyta, ne te force pas à calculer si le combat vaut économiquement la peine. Tu peux le farmer parce que c’est fun, parce que tu apprends, et parce que ton compte en sort renforcé sans que ton porte-monnaie en prenne une claque.

    Screenshot from Old School RuneScape
    Screenshot from Old School RuneScape

    Parlons de Beef : ce pet a changé ma façon de grinder

    Et puis il y a Beef. Le pet. Ce petit morceau de bœuf sur pattes qui a réussi à me rendre accro à un boss niveau 30 alors que j’ai accès à tout le contenu endgame du jeu.

    La chance de drop de Beef est volontairement généreuse pour un pet OSRS : on parle d’un ordre de grandeur de 1/1000. Quand on compare ça aux horreurs style 1/5000, 1/6500 sur certains boss, c’est presque indécent. Et c’est précisément ce qui le rend brillant pour l’early game : tout d’un coup, le nouveau joueur a une vraie carotte. Pas juste « xp, xp, xp », mais un compagnon cosmétique qui dit au monde « j’ai dompté ce boss, il m’appartient ».

    Perso, il m’a fallu plus de 1 200 kills pour voir Beef tomber. J’avais déjà dépassé le drop rate, j’avais juré de « juste faire 50 kills de plus » au moins dix fois, je commençais à me demander si le taureau n’avait pas un problème personnel avec moi. Et puis, ce moment : l’inventaire qui flash, le chat qui s’allume, et cette petite icône ridicule de vache miniaturisée. J’ai littéralement lâché la souris pour me marrer tout seul devant l’écran.

    Depuis, je ne sors presque jamais sans lui. Je défendrai Beef contre n’importe quel abruti qui ose dire que c’est un pet « facile ». Non : c’est un pet bien designé. Facile à comprendre, raisonnable à target, parfait pour donner le goût de la chasse aux pets à quelqu’un qui ne sait même pas encore ce qu’est un Killcount. C’est exactement le genre de récompense qui transforme un « juste un boss de plus » en histoire personnelle.

    « C’est trop facile, ça casualise OSRS » : l’argument qui ne tient pas debout

    Évidemment, on est en 2026, donc à chaque fois que Jagex fait quelque chose d’accessible, tu as une partie de la communauté qui hurle à la casualisation. Brutus n’y a pas échappé : « boss trop simple », « free prayer xp », « encore un truc farmable qui va ruiner l’économie F2P », bla bla bla.

    On va mettre les choses au clair : rien dans Brutus ne menace l’identité hardcore d’OSRS. Ce n’est pas un skip de progression, ce n’est pas un raccourci vers du gear de fin de jeu, ce n’est même pas un vrai farm GP. C’est un boss conçu pour le segment le plus fragile de la playerbase : les nouveaux, les comptes secondaires, ceux qui n’ont pas encore décidé s’ils vont s’accrocher au jeu ou retourner sur leur ARPG du moment.

    Et soyons honnêtes : le jeu est déjà truffé de moyens bien plus pétés de faire de l’XP ou du GP si tu sais ce que tu fais. Brutus ne fait que rendre ce processus moins absurde pour les gens qui découvrent Gielinor. Si ton ego dépend d’un nouveau joueur qui galère à tuer un boss niveau 30 sans récompense digne de ce nom, le problème n’est pas Brutus.

    En réalité, ce qui me fait peur, ce n’est pas Brutus qui serait trop simple ; c’est que Jagex n’aille pas assez loin dans cette direction. Si on peut avoir un Brutus pour le PvM, pourquoi ne pas revoir Obor et Bryophyta avec la même philosophie ? Pourquoi ne pas injecter ce niveau de pédagogie dans d’autres pans du jeu, plutôt que de laisser les anciens contenus agir comme des filtres absurdes ? Brutus prouve que c’est possible sans trahir l’ADN d’OSRS.

    Un boss d’intro qui donne envie d’aller voir plus loin que la vache à Lumbridge

    Le plus gros compliment que je peux faire à Brutus, c’est le suivant : il a changé ma façon d’aborder le bossing sur mon propre compte. Après avoir passé des heures à farmer ce taureau pour Beef, à enchaîner les kills en mode détente, sans pression de bank, je me suis surpris à lancer d’autres contenus que j’évitais.

    Screenshot from Old School RuneScape
    Screenshot from Old School RuneScape

    Des tentatives supplémentaires sur des bosses que je mettais « pour plus tard ». Des runs avec des setups moins « safe », juste pour voir jusqu’où je pouvais aller. Brutus m’avait remis cette sensation essentielle qu’on oublie vite sur un MMO ancien : celle de pouvoir tester, échouer, recommencer, sans que chaque erreur se transforme en drame financier.

    Pour un tout nouveau joueur – celui qui débarque sur Steam ou mobile, qui vient de faire ses premières quêtes à Lumbridge et pense encore que le Hill Giant est un mini-boss – Brutus est un signal fort : « Oui, OSRS va te mettre des claques. Mais il peut aussi t’apprendre à les encaisser correctement ».

    Demonic Brutus, ou comment prolonger la courbe sans trahir la promesse

    Le tableau n’est pas complet sans mentionner Demonic Brutus, la version hardcore du taureau pour les joueurs qui ont déjà bien poncé le contenu et bouclé Desert Treasure 2. Là, on change d’échelle : beaucoup plus de HP, des phases multiples, des dégâts qui commencent à réellement piquer. Mais c’est ça qui est beau : le même concept de base – un taureau enragé dans un enclos – devient un palier supérieur pour ceux qui étaient là au début.

    En tant que joueur qui aime voir un arc de progression clair, j’adore cette idée. Tu commences par le Brutus « tuto », tu chopes Beef, tu gagnes de la confiance… et quelques mois (ou années) plus tard, tu reviens affronter sa version démoniaque, cette fois avec un stuff digne de ce nom, des potions, des prières avancées. C’est presque une petite histoire personnelle que tu écris avec le même boss.

    Pourquoi Brutus est une des meilleures décisions de design d’OSRS depuis des années

    OSRS est un jeu qui vit sur un équilibre fragile entre nostalgie poussiéreuse et modernisation intelligente. On a vu le pire des deux mondes : des updates gadgets qui ne servent à rien et des refontes lourdes qui ont failli casser l’identité du jeu. Brutus n’est ni l’un ni l’autre. C’est une mise à jour chirurgicale qui vise pile là où le jeu faisait mal : l’entrée dans le bossing.

    Un boss faible mais bien scripté. Un risque réduit mais pas inexistant. Des loots utiles mais pas cassés. Un pet motivant sans être absurde. Un item (Cowbell) qui s’attaque à la partie la plus frustrante de la mort sans toucher à sa dimension punitive. Et, derrière tout ça, un message clair : « On veut que tu essaies le PvM, pas que tu t’en détournes par peur ».

    En tant que joueur exigeant, nourri à la fois par les jeux de baston compétitifs et par des expériences lentes et contemplatives à la Shenmue, je suis souvent le premier à lever le drapeau rouge quand un MMO « simplifie » trop. Mais Brutus, ce n’est pas ça. C’est du design intelligent au service de l’apprentissage. Et si ça dérange quelques puristes qui confondent souffrance inutile et difficulté bien pensée, tant pis.

    Alors oui, je continuerai à grind des contenus endgame. Oui, je râlerai encore sur certains nerfs et sur des polls douteux. Mais s’il y a bien une chose que cette mise à jour a changée, c’est ma réponse à la question qu’on me pose tout le temps : « Je débute sur OSRS, je fais quoi pour apprendre le bossing ? ». Avant, je bégayais un mélange d’Obor, de guides YouTube et de « bonne chance ». Maintenant, c’est simple : fais « The Ides of Milk », prends ta Cowbell, va voir Brutus… et protège Beef avec ta vie.

  • Majesty, le RTS qui a compris les MMO avant tout le monde

    Majesty, le RTS qui a compris les MMO avant tout le monde

    Pourquoi Majesty me hante encore 25 ans plus tard

    Je joue aux STR depuis l’époque où il fallait prier pour que le PC tienne plus de 20 minutes sans planter. Warcraft II, Command & Conquer, Age of Empires, j’ai fait la tournée complète. Microgestion débile des paysans, “rush” de 4 minutes, clic frénétique sur CTRL+1 à 9, je connais tout ce cirque par cœur. Et puis, au détour d’un vieux CD de magazine, je suis tombé sur un truc qui ne ressemblait à rien d’autre : Majesty: The Fantasy Kingdom Sim.

    Sur la jaquette et les captures, on aurait juré un clone de plus. Vue isométrique, petites maisons médiévales, monstres, tours de mage, rien de fou. Et pourtant, ce jeu m’a retourné le cerveau. Majesty a brisé un dogme que tout le monde prenait pour acquis : dans un STR, le joueur commande tout. Ici, non. Tes “unités” sont des héros autonomes, aussi têtus et imprévisibles que des joueurs de MMO en pick-up. Et toi, tu es relégué au rôle de roi… ou plutôt de maître de jeu.

    Retrouver Majesty aujourd’hui, à l’heure où on recycle jusqu’à l’écœurement les mêmes formules de stratégie, c’est comme tomber sur un vieux prototype brillant que l’industrie a choisi d’ignorer. Et franchement, ça me rend autant admiratif que furieux.

    Majesty t’arrache le contrôle des mains – et c’est brillant

    Dans les STR classiques, ton pouvoir est total. Tu cliques, ils obéissent. Tu traces un chemin, ils y vont. Si ton archer décide d’aller au corps-à-corps, c’est ta faute, pas la sienne. Tu es à la fois général, intendance, héro principal et main d’œuvre gratuite. Tout repose sur ta capacité à cliquer plus vite que ton voisin.

    Majesty regarde ce modèle et répond littéralement : “Non”. Tu construis des bâtiments, tu lances quelques sorts, tu poses des récompenses, mais tu ne contrôles directement aucun héros. Zéro. Nada. Le guerrier qui campe devant l’auberge au lieu d’aller défendre le royaume pendant qu’un dragon rase ta capitale, tu ne peux que le maudire et augmenter la prime sur la tête du dragon en espérant qu’il se bouge enfin.

    Cyberlore, le studio derrière le jeu, avait une phrase mantrique à l’époque : tu es un “ruler, not a commander”. Et c’est exactement ça. Tu gères une économie, des guildes et l’urbanisme de ton royaume, mais les habitants ne sont pas tes marionnettes. Ils ont leurs priorités, leurs peurs, leurs lubies. Majesty ose quelque chose que la plupart des STR évitent : accepter que le joueur ne contrôle pas tout.

    En tant que joueur habitué aux jeux de baston où je veux que chaque frame réponde à mes inputs, j’aurais dû détester ça. Dans un Street Fighter ou un Guilty Gear, je veux une précision chirurgicale. Mais dans Majesty, ce lâcher-prise forcé devient le cœur du plaisir. Le jeu ne teste pas ta vitesse de clic, il teste ta capacité à influencer un système vivant avec des outils limités.

    Des héros qui se comportent comme de vrais joueurs MMO

    La vraie fulgurance de Majesty, c’est de traiter chaque héros comme un joueur de MMO avec son propre agenda. Tu ne “produis” pas simplement un guerrier niveau 1. Tu recrutes un individu avec un nom, un niveau, un inventaire, des habitudes, et une tendance très marquée à ignorer ton plan parfait au pire moment.

    Les rangers veulent explorer la carte, même si personne ne leur a demandé. Les voleurs foncent sur la première source de pognon, qu’il s’agisse d’un coffre, d’un camp de monstres ou parfois de tes propres boutiques. Les gnomes se ruent sur les chantiers pour construire plus vite. Les paladins cherchent instinctivement la plus grosse abomination à occire, quitte à partir en solo au suicide. Chacun a des priorités, comme de vrais joueurs dans un MMO qui préfèrent farmer, explorer ou aller tuer du dragon “pour le fun”.

    Chaque ennemi qu’ils tuent leur rapporte de l’or, qu’ils ramènent à leur guilde. Toi, tu taxes ce revenu, ce qui fait tourner ton économie. Ensuite ils vont claquer leur thune chez l’armurier, le temple, la boutique de potions. Ils montent en niveau, s’équipent, deviennent des monstres de puissance si tu les laisses survivre assez longtemps. Et quand l’un de ces vieux briscards meurt bêtement parce qu’il a sous-estimé un repaire de dragons, c’est un vrai coup au moral. Pas juste un “unité perdue” anonyme.

    Screenshot from Majesty: The Fantasy Kingdom Sim
    Screenshot from Majesty: The Fantasy Kingdom Sim

    Ce qui est fou, c’est à quel point cette boucle rappelle un MMO. Une zone, des héros qui grindent, ramènent du loot, investissent en stuff, puis repartent au combat. Le royaume devient une sorte de hub persistant où tu reconnais les visages, où tu sais que cette joueuse de niveau 12 en armure dorée, si elle se pointe sur un objectif, tout va bien se passer. C’est littéralement la même vibe que de croiser ce mage surgeared en capitale dans un vieux MMO et de penser “ok, si lui vient pour le world boss, on est sauvés”.

    Les drapeaux de quête, ou l’ancêtre caché du “!” jaune

    Le système de drapeaux de quêtes de Majesty est à mes yeux l’une des idées les plus sous-estimées de l’histoire du jeu de stratégie. Tu peux poser deux types de drapeaux : exploration, ou attaque/destruction. Une fois posés, tu assigns une récompense en or. Plus tu mets d’or, plus les héros sont motivés pour y aller. Ils partagent la récompense entre eux s’ils partent en groupe. Tu viens, sans le dire, d’inventer une quête publique.

    Vu depuis 2026, à l’ère où tout le monde a été biberonné à World of Warcraft et compagnie, ça a l’air banal. Mais Majesty sort en 2000, avant la standardisation du modèle du PNJ avec un point d’exclamation qui te spamme des tâches à la chaîne. Ici, c’est toi le PNJ. C’est toi qui décides que tel donjon doit être nettoyé, que telle zone inexplorée mérite un petit bonus de motivation. Tu construis ton propre tableau de quêtes pour des aventuriers capricieux.

    C’est là que le jeu bascule franchement dans le rôle de maître de jeu. Tu dois sentir le moment où il faut lâcher un gros paquet d’or pour que tout le monde se bouge enfin sur ce repaire de démons qui grossit depuis trop longtemps. Tu dois arbitrer entre investir dans des bâtiments ou dans des primes. Et quand tu vois une petite armée hétéroclite de guerriers, prêtres et magiciens converger vers ton drapeau, tu as ce frisson très spécifique : tu viens de réussir à orchestrer un raid sans jamais “contrôler” personne.

    Honnêtement, c’est plus proche d’un job de game designer de MMO que du traditionnel rôle de joueur de STR. Tu crées un écosystème de récompenses, tu testes la réactivité de tes “joueurs” IA, tu apprends leurs comportements, et tu ajustes. C’est du tuning de zone, pas du déplacement de troupe.

    Un simulateur de communauté plus qu’un simple STR

    À force d’y jouer, Majesty cesse d’être “juste” un jeu de stratégie. C’est un simulateur de communauté. Tu finis par avoir tes chouchous, ces héros qui survivent bien plus longtemps que les autres et qui deviennent des légendes locales. Tu les suis grâce à la petite fenêtre qui permet de “regarder” un personnage spécifique, tu observes leur routine, tu admires leur équipement brillant fraîchement acheté avec ta taxe.

    Je me souviens encore d’un ranger ridicule que je m’étais mis à suivre au hasard. Il passait son temps à explorer les coins les plus paumés du royaume, évitant miraculeusement la mort pendant des jours in-game. Il revenait en ville avec des sacs d’or, se payait la meilleure armure de cuir disponible, repartait aussitôt. Il a fini déchiqueté par une meute de loups parce qu’il avait décidé qu’explorer une zone maudite sans backup était une bonne idée. J’ai relancé la mission. J’avais l’impression d’avoir perdu un pote de guilde, pas une “unité d’éclaireur”.

    Screenshot from Majesty: The Fantasy Kingdom Sim
    Screenshot from Majesty: The Fantasy Kingdom Sim

    Il y a aussi toute la couche sociale implicite : les temples qui s’opposent, les races qui refusent de cohabiter. Tu dois choisir entre les Elfes qui boostent ton économie par le jeu et la fête, mais attirent les voleurs, ou les Nains plus fiables mais moins bling-bling. Tu décides quel culte dominer, ce qui change les classes disponibles et l’ambiance générale du royaume. Tu n’équilibres pas un arbre de technologies, tu construis une culture.

    Pourquoi l’industrie n’a presque rien appris de Majesty

    Ce qui me rend dingue, avec le recul, c’est à quel point Majesty a été isolé. On parle d’un jeu qui, en 2000, expérimente déjà le concept de laisser les personnages vivre leur vie, d’accepter le chaos, de faire du joueur un influenceur systémique plutôt qu’un commandant omnipotent. Et derrière, la plupart des STR ont continué à courir après la même carotte : plus de micro, plus de compétitif, plus de scripts chiants.

    Oui, on a eu quelques héritiers spirituels dans d’autres genres : les city-builders de survie où les habitants ont leur propre agenda, les sims de colonie à la RimWorld, les jeux façon Dwarf Fortress. Mais dans le champ des STR “classiques”, l’idée de laisser vraiment les unités décider reste quasi taboue. L’industrie adore vendre des mondes vivants, mais elle panique dès qu’elle doit lâcher un peu de contrôle au système.

    Regarde même des séries ultra respectées. Les Total War ont des batailles magnifiques, mais au final tu déplaces toujours de gros blocs d’unités à la main. StarCraft II a peaufiné l’art du micro en e-sport, mais il enferme le joueur dans un rôle de surhomme multitâche qui ne laisse aucune place au bordel organique. Rien dans tout ça ne te donne l’impression d’être un roi qui regarde son royaume vivre malgré lui.

    La vérité, c’est que Majesty demande quelque chose que beaucoup de designers et de joueurs n’aiment pas : accepter de perdre le contrôle. Accepter que parfois, tu feras tout “bien” sur le papier et qu’un héros lâchera l’affaire au mauvais moment parce qu’il a trop peur, parce que la prime n’est pas assez élevée, ou parce qu’il préfère aller picoler à l’auberge. C’est injuste, c’est frustrant, et c’est précisément ce qui rend le monde crédible.

    Majesty, prophète des MMO et des jeux systémiques modernes

    Vu d’aujourd’hui, Majesty ressemble à un chaînon manquant. Entre les vieux STR scriptés jusqu’à l’os et les MMO modernes, il tient déjà plein d’idées qui deviendront centrales ailleurs : zones avec activités implicites, gestion de la motivation des “joueurs”, synergies de classes, raids improvisés, boucle loot-tax-achat-puissance.

    Je repense à certains MMO plus récents qui essaient de recréer la sensation d’un monde un peu chaotique, comme ces jeux qui misent sur des événements dynamiques publics ou des quêtes bizarres découvertes par hasard. Majesty faisait déjà ça, sauf que tu étais celui qui plaçait les événements, pas celui qui les subissait. À une époque où on parle beaucoup de sandbox, de systèmes émergents, de “player-driven stories”, ce vieux titre a l’air étrangement en avance.

    Quand je regarde ce qui se passe du côté des RPG et des CRPG modernes, je vois des gens encenser des systèmes de scripts d’IA conditionnels, de comportements paramétrables, de builds complexes. On célèbre les mécaniques qui permettent aux personnages de réagir intelligemment au contexte, de surprendre le joueur. Majesty était déjà aligné avec cette philosophie, mais côté stratégie, il a fini rangé dans la catégorie “curiosité rétro”. Ce classement lui fait franchement violence.

    Screenshot from Majesty: The Fantasy Kingdom Sim
    Screenshot from Majesty: The Fantasy Kingdom Sim

    Rejouer Majesty aujourd’hui : un chaos toujours addictif

    La bonne nouvelle, c’est que Majesty se trouve facilement aujourd’hui, complet avec son extension. Et contrairement à pas mal de STR de la même époque, il tient encore étonnamment bien la route. L’interface est un peu raide, les graphismes sont datés, mais la personnalité déborde partout. Les doublages des unités, les musiques joyeusement kitsch, les annonces de ton conseiller à l’accent shakespearien, tout ça donne un charme que les productions aseptisées actuelles n’ont plus.

    Évidemment, tout n’est pas parfait. L’IA de tes héros a ses bugs et ses angles morts, certains archers décident encore de coller au corps-à-corps comme des idiots, les cartes manquent parfois d’ampleur, et certaines missions se résolvent à base de spam de héros et de pluie de sorts pétés si tu as optimisé ton économie. Mais malgré ça, je me suis surpris, encore récemment, à tomber dans une boucle “aller, juste une dernière mission”. C’est le signe des jeux qui ont quelque chose de spécial.

    Ce qui me frappe surtout en y revenant, c’est à quel point chaque partie raconte une petite histoire différente. Non pas parce que le scénario change, mais parce que tes héros, eux, ne jouent jamais exactement pareil. Tu n’écris pas un “build order” optimal, tu composes avec les personnalités émergentes de ton royaume. Dans un paysage où trop de jeux de stratégie se résument à appliquer une solution trouvée sur YouTube, cette imprévisibilité est rafraîchissante.

    On n’a pas besoin d’un énième clone de StarCraft, on a besoin d’un nouveau Majesty

    Plus je vieillis en tant que joueur, plus je me rends compte que je supporte de moins en moins les expériences où je dois tout faire, tout gérer, tout commander. J’adore toujours exécuter un combo parfait dans un jeu de baston ou un parry millimétré dans un Souls, mais dans la stratégie, je veux de plus en plus être surpris par le système plutôt que de le dominer entièrement.

    Majesty incarnait cette idée bien avant que ce soit tendance. Il te regarde droit dans les yeux et te dit : “Tu ne contrôles pas tes héros, tu contrôles le monde autour d’eux. À toi de te débrouiller avec ça.” Il te donne le rôle de maître de jeu, de designer de zone, de roi qui guide par l’exemple économique et symbolique plutôt que par l’ordre direct. Et pour un STR de 2000, c’est d’une audace monstrueuse.

    Dans un monde idéal, on aurait aujourd’hui toute une vague de “kingdom sims” modernes inspirés par Majesty, avec des IA plus fines, des villes plus vastes, des systèmes sociaux plus profonds. À la place, on a surtout vu la formule rester coincée dans son coin, avec quelques mods, quelques clones timides, mais rien qui ose vraiment reprendre le flambeau à grande échelle. L’industrie adore commémorer ses classiques, mais elle a la mémoire très sélective quand il s’agit de mécaniques vraiment subversives.

    Je ne dis pas que tous les STR devraient devenir des simulateurs d’aventuriers ingérables. Mais qu’aucun gros studio ne se soit dit “et si on reprenait ce concept de héros autonomes qui se comportent comme des joueurs MMO, et qu’on le poussait à fond” en dit long sur le manque de prise de risque du genre. À force de vouloir tout équilibrer, tout mesurer, tout verrouiller pour l’e-sport, on oublie que le chaos maîtrisé peut être une source d’histoires mémorables.

    Si tu es du genre à aimer les jeux qui ont des arêtes, qui te résistent un peu, qui te forcent à changer de posture mentale, Majesty mérite clairement une place dans ta rotation rétro. Et si tu es développeur ou game designer, je pense sincèrement que ce jeu a encore des leçons à donner sur la façon de laisser vivre un monde sans perdre complètement le joueur. Moi, en tout cas, chaque fois que je vois un STR hyper scripté, avec des unités dociles comme des Playmobil, j’entends au loin un petit gnome agonisant murmurer “Mais je ne suis qu’un gnoooooome…” et j’ai envie de relancer Majesty.

  • FF14 : Little Ladies’ Day prouve que le MMO ne doit pas devenir un RPG solo poli

    FF14 : Little Ladies’ Day prouve que le MMO ne doit pas devenir un RPG solo poli

    Pourquoi je refuse de voir FF14 se transformer en RPG solo avec chat global

    Je joue à Final Fantasy XIV depuis A Realm Reborn, le bon vieux temps où on se faisait encore défoncer par Titan HM parce que quelqu’un n’avait pas vu le poids de la terre. J’ai vécu les files d’attente, les wipes absurdes, les /dance dans Limsa à 3h du matin, les All Saints’ Wake vraiment tordus, les événements saisonniers qui partaient en couilles de la meilleure façon possible. Et depuis quelques années, j’ai l’impression de regarder le jeu glisser doucement vers quelque chose de très propre, très poli… mais de plus en plus solitaire.

    Oui, la refonte du scénario principal pour être jouable presque entièrement en solo est une bénédiction pour plein de gens. Les soutiens de renforts (les PNJ qui remplacent les joueurs dans les donjons) sont une très bonne idée. Mais quand je me connecte à un MMO, ce n’est pas juste pour vivre une énième campagne solo à la troisième personne avec un lag de serveur en bonus. Si FF14 cesse d’être un espace social vivant pour ne devenir qu’un « bon JRPG scénarisé qui nécessite internet », je décroche. Et franchement, pendant une partie de Dawntrail, je commençais à me dire que c’était exactement la direction prise.

    C’est pour ça que les deux derniers événements saisonniers – Valentione’s Day et Little Ladies’ Day 2026 – m’ont fait un bien fou. Pas parce qu’ils sont révolutionnaires, mais parce qu’ils me rappellent que l’équipe n’a pas oublié ce que « MMO » signifie, même à l’ère du tout-solo optionnel.

    Valentione 2026 : fabriquer des gâteaux à quatre, c’est bête… et exactement ce qu’il fallait

    Je ne vais pas mentir : quand j’ai vu que l’event Valentione était centré sur un concours de gâteaux, je m’attendais au truc habituel. Trois PNJ, deux allers-retours, une petite instance, merci le meuble de housing et à l’année prochaine. On a tellement bouffé ce modèle paresseux ces dernières années que je lançais les événements saisonniers par réflexe, comme on clique sur « accepter les cookies » sans lire.

    Et là, surprise : une vraie instance à quatre. Un gigantesque hall décoré, des ingrédients à ramasser, des gâteaux à assembler en équipe, des allers-retours en sprint, des gens qui se pinguent sans même se connaître pour optimiser qui prend quoi. Le gameplay n’est pas compliqué – certains diront que c’est « one-note », et je comprends l’argument – mais soudain, je n’étais plus en train de cocher une case de journal de quêtes. J’étais en train de jouer avec d’autres humains, pour de vrai, dans un cadre saisonnier léger.

    Je me suis retrouvé avec trois randoms, aucun n’utilisait le chat texte. Et pourtant, en quelques secondes, ça fonctionnait : l’un se mettait spontanément sur les toppings, un autre sur le glaçage, on se faisait des /cheer entre deux allers-retours, on finissait la cinquième tarte à la dernière seconde et tout le monde spammait des emotes de cœur. C’est ça, la magie d’un MMO : la coordination silencieuse, la petite connexion éphémère avec trois inconnus dont vous ne reverrez jamais le pseudo.

    Et surtout, le jeu récompensait ce temps passé ensemble. Deux tenues complètes, trois rouleaux d’orchestrion, des décorations de maison… Pour une fois, l’événement ne se contentait pas d’une émote et d’un objet de housing jetable. Il donnait l’impression que l’équipe respectait notre temps, même pour un contenu « léger ». Quand je vois ce qu’on nous a parfois servi les années précédentes – des quêtes FedEx sur cinq minutes avec une récompense unique qui aurait pu être balancée sur la boutique en ligne – ça faisait franchement du bien.

    Little Ladies’ Day 2026 : un FATE, un concert, un vrai bain de foule

    Et puis Little Ladies’ Day 2026 est arrivé, et là, j’ai vraiment senti un déclic. Le retour des Songbirds, du Seneschal Prince, ok, nostalgie, tout ça. Mais surtout : plus seulement un cutscene à regarder en applaudissant dans le vide. Un vrai FATE public, en plein Ul’dah, qui se déclenche, avec une foule qui se forme, chacun avec son t-shirt aux couleurs de son idol préférée, et ces maudits glowsticks de toutes les couleurs.

    La mécanique est ultra simple : il faut associer la bonne couleur de lightstick à la bonne chanteuse, suivre le rythme du concert, enchaîner les emotes au bon moment pour maximiser son score. Rien de techniquement fou, mais le génie est ailleurs : tout est pensé pour qu’on le vive ensemble. Quand tout le monde commence à agiter la même couleur en parfaite synchronisation pendant le refrain, que la musique explose et que l’écran se remplit de traînées lumineuses, j’ai senti ce petit frisson que seul un MMO peut encore m’offrir.

    Screenshot from Final Fantasy XIV: Crossroads
    Screenshot from Final Fantasy XIV: Crossroads

    Le plus beau, c’est que ça faisait longtemps qu’on n’avait pas eu un événement saisonnier en FATE public de ce genre – il fallait remonter à 2018 pour avoir quelque chose de comparable. Entre-temps, on a surtout enchaîné les scénettes isolées dans des instances vides. Là, on se retrouve à Ul’dah, à se bousculer gentiment pour trouver une place où voir la scène, à vérifier quel t-shirt nos potes portent, à guess qui supporte quelle idol. Même sans être fan de culture idol, impossible de nier que ça marche : c’est coloré, bruyant, chaotique, vivant.

    Et encore une fois, les récompenses suivent : les quatre t-shirts d’idoles, six emotes de cheer avec les glowsticks – avec des variantes de mouvements synchronisées sur la musique –, un nouveau rouleau d’orchestrion, des décorations pour le logement. Quand je vois la quantité de cosmétique qui finit habituellement sur la boutique payante, je ne vais pas bouder mon plaisir : ce genre de loot généreux dans un event gratuit, partagé, c’est exactement ce qui me donne envie de garder mon abonnement actif.

    Yoshi-P veut « 80 à 90 % de contenu multijoueur » : les events prouvent qu’il est sérieux

    Quand Naoki Yoshida a expliqué pendant la tournée presse de Dawntrail qu’il voulait revenir « vers plus d’interactions entre joueurs », avec l’objectif que « 80 à 90 % du contenu soit multijoueur à l’avenir », j’avoue que j’étais sceptique. Parce que sur le terrain, ce que je voyais surtout, c’était un MMO qui devenait de plus en plus « solo friendly », au point de flirter avec l’étiquette de RPG solo avec des options coopératives.

    Patch 7.4 a déjà un peu calmé mes doutes. Les donjons et défis de Dawntrail sont solides, The Arcadion est une des meilleures séries de raids que l’équipe ait jamais sorties, j’ai passé des soirées entières à crafter dans l’espace ou à enchaîner les Critical Encounters dans Occult Crescent. Et quand on voit les recensements non officiels qui parlent d’un regain d’environ 100 000 joueurs actifs depuis novembre, on sent bien que quelque chose est en train de se redresser.

    Mais pour moi, ce n’est pas seulement la difficulté des raids ou la densité de contenu qui matérialisent la promesse de Yoshi-P. C’est ce qui se passe sur le terrain le plus accessible : les événements saisonniers, les FATE publics, les petits rituels communautaires. Ce sont eux qui déterminent si le jeu se vit comme un monde partagé ou juste comme un hub de matchmaking. Et là, avec Valentione et Little Ladies’ Day, j’ai enfin l’impression que la philosophie bouge dans le bon sens.

    Dans sa lettre de nouvel an, Yoshida écrivait que « le monde change, et FF14 doit être prêt à changer avec lui – en reflétant les exigences d’un marché en évolution, ainsi que vos façons de vivre et de jouer ». Beaucoup ont lu ça comme un prétexte à rendre le jeu encore plus consommable en solo. Or, ces deux events montrent un autre chemin : adapter FF14 au monde actuel, oui, mais en assumant que même les joueurs timides ont besoin de petits moments partagés, tant qu’ils restent légers, lisibles, sans pression.

    Screenshot from Final Fantasy XIV: Crossroads
    Screenshot from Final Fantasy XIV: Crossroads

    Les « petits » events sont en réalité le ciment du MMO

    Je passe des heures en savage, j’adore optimiser mes rotations et apprendre des combats complexes. Mais ce n’est pas ça qui me fait rester des années sur un MMO. Ce qui m’accroche, ce sont les micro-souvenirs : la fois où on s’est mis à improviser un défilé de glamour à Limsa pendant un orage, le voisin de Free Company qui spamme les nouveaux emotes de glowstick en hurlant qu’il est « team Narumi pour la vie », le jardin décoré pour Valentione où les membres posent pour des screenshots ridicules.

    Les événements saisonniers sont le théâtre naturel de ces souvenirs. Quand ils se réduisent à cliquer sur trois PNJ et regarder une cutscene en solo, FF14 cesse d’être un monde et redevient un jeu comme les autres. Les dernières années ont été pleines de ces events « tristement tièdes » : corrects sur le papier, vaguement mignons, mais complètement oubliables parce qu’ils ne demandaient aucune présence des autres joueurs. Tout se passait dans une bulle instanciée quasi privée.

    À l’inverse, un simple FATE comme celui de Little Ladies’ Day suffit à recréer du lien. Ce n’est pas une question de challenge, mais de chorégraphie collective : tout le monde au même endroit, au même moment, en train de faire la même chose, pour des raisons différentes. Certains viennent pour optimiser leur score, d’autres juste pour prendre des captures d’écran, d’autres encore pour farmer les emotes. Peu importe. L’important, c’est que cet instant existe, qu’il soit visible, bruyant, qu’il donne envie de traîner en ville au lieu de se déconnecter aussitôt la quête finie.

    Face aux autres MMO qui misent tout sur le solo, FF14 doit oser l’inverse

    En parallèle, je regarde d’autres MMO historiques dérouler le tapis rouge aux joueurs solo : modes histoire de raids, instances scénarisées qu’on peut faire sans personne, systèmes pensés avant tout pour que l’on puisse consommer l’histoire comme une série Netflix. Sur le papier, c’est séduisant. Dans les faits, ça transforme souvent ces jeux en parcs d’attractions déserts, où la seule trace des autres, ce sont les fantômes qu’on croise au hub avant de retourner s’enfermer dans sa petite instance privée.

    FF14 a flirté avec ce danger, et le studio le sait très bien. On peut aujourd’hui traverser quasiment toute l’Épopée sans jamais parler à un autre joueur. Si, en plus de ça, les events saisonniers se contentent d’être des mini-visual novels, alors l’étiquette « MMO » ne veut plus dire grand-chose. C’est pour ça que voir Square Enix remettre en avant des contenus volontairement collectifs – même pour un truc aussi léger qu’un concert idol – me redonne de l’espoir.

    Et je ne parle pas d’imposer du savage à tout le monde. Le génie de Valentione et Little Ladies’ Day, c’est qu’ils sont multijoueurs sans être intimidants. Pas de prérequis de stuff, pas de groupe fixe, pas de voice obligatoire. On clique, on y va, on suit le flot. C’est de la socialisation à la carte, intégrée dans le gameplay, sans forcer les gens timides à s’exposer plus qu’ils ne le souhaitent. C’est exactement ce que doit être un MMO moderne : une structure qui propose le contact sans l’imposer violemment.

    Ce que je veux voir après ça – et ce que je ne laisserai plus passer

    Ces deux events ont ravivé un truc chez moi : j’ai recommencé à me connecter « juste pour traîner ». Pas pour cocher des objectifs, pas pour farmer un bis précis, mais pour voir qui était à Ul’dah avec son t-shirt de bias, pour passer à mon logement et tester les nouvelles déco, pour rejoindre un FATE de concert au passage. Et ça faisait longtemps que FF14 n’avait pas réussi ça. Trop longtemps.

    Screenshot from Final Fantasy XIV: Crossroads
    Screenshot from Final Fantasy XIV: Crossroads

    Du coup, j’ai aussi remonté mes exigences. Square Enix vient de prouver qu’il peut livrer des événements saisonniers réellement sociaux, avec de belles récompenses, sans pour autant exploser le calendrier de développement. À partir de maintenant, le fameux modèle « parle à trois PNJ, regarde deux cutscenes, récupère une émote et au revoir » n’est plus acceptable. On sait qu’ils peuvent faire mieux. S’ils reviennent à ces events fainéants, ce ne sera plus par contrainte, mais par choix. Et là, oui, je considérerai que c’est une trahison de l’ADN MMO du jeu.

    Ce que j’espère voir, c’est plus de FATE thématiques en ville, plus de mini-instanciations coopératives comme la salle des gâteaux de Valentione, plus de mécaniques qui incitent les gens à rester dans les zones partagées. Pourquoi pas un événement d’été qui transforme une plage entière en parc d’attraction à mini-jeux publics ? Un All Saints’ Wake revisité qui mélange chasse au trésor à grande échelle et petites énigmes à résoudre en groupe ? La barre n’a pas besoin d’être très haute en termes de difficulté, elle doit être haute en termes de présence humaine.

    Et tant qu’on parle de récompenses : qu’ils continuent sur cette lancée. Des lots variés, qui touchent au glamour, à la musique, au housing, et qui restent dans le jeu. Voir quatre t-shirts d’idols, six emotes de lightsticks et tout un set de déco débarquer via un event gratuit, c’est exactement le message que j’attendais : « on valorise aussi votre temps passé dans ces contenus-là, pas seulement dans les extrêmes ou le cash shop ».

    En conclusion : tant que FF14 me fait agiter un glowstick en foule, je resterai

    Après des centaines d’heures à Eorzea, je sais exactement ce qui me fait rester ou partir. Les extensions, je les dévore, puis je souffle. Les raids, j’y retourne par périodes. Les systèmes annexes, je les explore par curiosité. Mais ce qui me donne envie de ne pas désabonner entre deux gros patchs, ce sont ces moments gratuits, imprévus, où le jeu me rappelle qu’il abrite une communauté et pas juste une base de données de PNJ.

    Valentione 2026 et Little Ladies’ Day 2026 ne sont pas des révolutions de design. Ils ne vont pas sauver à eux seuls le MMO ou effacer les déceptions que certains ont pu avoir avec Dawntrail. Mais pour moi, ils ont une valeur symbolique énorme : ils prouvent que l’équipe a compris que rendre FF14 plus accessible ne doit pas signifier le vider de son âme multijoueur. On peut offrir une progression solo confortable et encourager régulièrement les joueurs à se retrouver, à rire, à danser, à agiter des glowsticks comme des idiots heureux.

    Tant que le jeu continue dans cette direction – des patchs costauds comme la 7.4 d’un côté, et des events vraiment sociaux de l’autre –, j’aurai zéro scrupule à défendre FF14 comme l’un des rares MMO qui n’a pas complètement renoncé à être un monde partagé. Le jour où on reviendra à trois PNJ et une émote triste une fois par an, je serai le premier à le hurler. Mais aujourd’hui, avec mon t-shirt de Songbird sur le dos et mon glowstick rose à la main, je peux le dire sans cynisme : FF14 se rappelle enfin que « massif » et « multijoueur » ne sont pas des options marketing, mais le cœur du jeu.

  • Stardew Valley : la bande-son qui humilie tous les autres jeux cosy

    Stardew Valley : la bande-son qui humilie tous les autres jeux cosy

    Je lance plus souvent l’OST de Stardew Valley que le jeu lui-même

    Je me suis pris une claque en regardant mes écoutes de l’année sur mon appli de musique. Pas Elden Ring, pas Final Fantasy, pas mes sempiternelles playlists de shmups ou de jeux de baston. Tout en haut, loin devant, trônait la bande-son de Stardew Valley. Et le plus ironique, c’est que je joue moins à Stardew aujourd’hui que lors de sa sortie. Par contre, ses morceaux tournent en boucle pendant que j’écris, que je bosse ou que je comate devant mon PC.

    Stardew Valley fête ses dix ans, et tout le monde parle du miracle qu’a été ce jeu solo développé par Eric Barone, des millions de ventes, des ports sur toutes les plateformes possibles – PC, Switch, PlayStation, Xbox, mobile. C’est mérité. Mais pour moi, la vraie histoire, celle qui explique pourquoi je reviens encore à Pelican Town alors que j’ai déjà arraché toutes les mauvaises herbes possibles, c’est sa bande-son. Cette OST est la démonstration parfaite qu’un jeu cosy peut être à la fois apaisant en jeu et musicalement inoubliable. Et ce n’est pas un hasard si elle vient directement du créateur lui-même.

    Le problème des jeux cosy qui sonnent tous comme la même playlist lo-fi

    Je joue beaucoup aux jeux cosy. Trop, probablement. Après des sessions de jeux de baston ou de roguelikes qui me ratatinent le cerveau, j’ai besoin de cultiver trois patates virtuelles en paix. Et à force d’enchaîner les “petits jeux mignons pour se détendre”, un truc saute aux oreilles : la plupart des bandes-son sont totalement oubliables. Sympas sur le moment, mais interchangeables. On est dans le bruit de fond poli.

    Le schéma est toujours le même. Ambiance lo-fi, accords planants, un beat discret, aucun thème clairement identifiable. Tu peux remplacer la musique du jeu par n’importe quelle playlist “lofi beats to study/relax to” et l’expérience reste strictement la même. C’est fonctionnel, ça n’agresse pas, mais ça ne raconte rien. C’est un fond sonore produit pour ne déranger personne. Un peu comme si la musique était un widget optionnel, pas une brique fondamentale du jeu.

    Pour moi qui ai grandi en vénérant les mélodies ultra marquées de Shenmue, de Chrono Trigger ou d’Undertale, cette tendance ressemble à de la flemme assumée. Oui, un jeu relax doit éviter de fatiguer les oreilles. Mais la relaxation n’implique pas l’amnésie. On peut être calme sans être fade. Stardew Valley en est la preuve la plus éclatante.

    Eric Barone n’a pas juste codé un jeu, il a composé une vie entière en musique

    On a déjà tous entendu mille fois l’anecdote : Eric Barone, alias ConcernedApe, a quasiment tout fait lui-même sur Stardew Valley. Code, graphismes, design, narration… et musique. Dans n’importe quel autre projet, cette info servirait surtout d’étiquette marketing “jeu artisanal”. Dans Stardew, elle explique pourquoi la bande-son colle aussi parfaitement au moindre pixel de Pelican Town.

    Quand la personne qui pense le rythme des saisons, la progression du joueur, la personnalité des PNJ, c’est aussi celle qui compose la musique, il se passe un truc que tu ne peux pas avoir en sous-traitant l’OST en fin de prod. La musique n’habille pas le jeu, elle en fait partie, au même titre que la terre à labourer ou les dialogues des habitants. Elle est pensée au millimètre pour accompagner le moindre geste du joueur.

    Je m’en suis rendu compte dès ma première partie, il y a des années. Écran titre, logo, et cette première mélodie douce, avec ces synthés un peu rêches mais chaleureux, qui te tombent dessus comme une couverture légèrement usée mais ultra confortable. Pas du piano triste, pas des cordes pompeuses. Un truc naïf, léger, mais pas idiot. Une musique qui ne te supplie pas d’être émue, qui t’invite simplement à t’installer.

    Les saisons de Stardew : une leçon de game design musical

    Après des centaines d’heures à arpenter mes champs, je me rends compte que je reconnais une saison dans Stardew Valley plus par l’oreille que par la couleur des arbres. Le printemps a ce côté éveil timide, avec des mélodies qui montent doucement, comme si le jeu hésitait encore à sortir du lit. Les petites notes de synthé piquent juste ce qu’il faut, sans jamais devenir agressives.

    L’été, par contraste, est presque insolent. Les synthés deviennent plus brillants, plus affirmés. Il y a une énergie solaire dans ces morceaux qui me rappelle mes étés d’ado, quand je restais des heures enfermé à jouer alors qu’il faisait 35 degrés dehors. Ces thèmes pourraient facilement devenir fatigants dans un autre contexte, mais ils sont dosés pile comme il faut. Ils te donnent la pêche pour enchaîner les arrosages et les récoltes sans jamais te hurler dessus.

    Screenshot from Stardew Valley
    Screenshot from Stardew Valley

    L’automne, c’est la saison où je ralentis toujours le rythme dans mes parties, et la musique suit exactement ce tempo. Les morceaux deviennent plus mélancoliques, teintés de cette douceur un peu nostalgique que seuls les bons compositeurs savent atteindre sans tomber dans le pathos. Tu sens presque la fin du cycle, mais sans angoisse, comme une acceptation tranquille.

    Et puis il y a l’hiver. Si je devais garder un seul mood musical de Stardew, ce serait celui-là. Les sons se raréfient, l’espace sonore s’ouvre, quelques notes flottent comme des flocons. J’ai vécu une période de gros burn-out pro en enchaînant des journées à peine fonctionnelles, et je relançais le jeu uniquement pour marcher dans la neige de Pelican Town en écoutant ces morceaux. Je ne cherchais même plus à optimiser ma ferme. Juste à respirer dans ce froid pixelisé accompagné de cette musique quasi fragile.

    “Dance of the Moonlight Jellies” : le moment où Stardew devient pur souvenir

    On ne peut pas parler de Stardew Valley sans parler de “Dance of the Moonlight Jellies”. Ce morceau est devenu un classique instantané, et il le mérite largement. Il accompagne un festival nocturne, sur la plage, où des méduses lumineuses dérivent lentement sur l’eau noire. Sur le papier, rien de dramatique. Pas de mort de personnage, pas de twist narratif. Juste un moment suspendu.

    La musique, elle, est d’une retenue presque insolente. Une mélodie simple, répétitive, portée par des sons doux, presque liquides. Pas de grande montée émotionnelle. Et pourtant, à chaque fois, j’ai la gorge qui se serre. La première fois que j’ai vu cet événement, j’étais resté planté devant l’écran bien après la fin de la scène, à laisser la musique couler comme si je venais de sortir d’un rêve trop beau pour être vrai.

    Depuis, j’écoute “Dance of the Moonlight Jellies” en dehors du jeu, tard le soir, casque sur les oreilles, lumière éteinte. C’est devenu un rituel pour calmer le cerveau. Ce morceau est l’anti-bande-son générique de jeu cosy. Il est discret, mais il a une identité tranchée. Quand il démarre, tu sais instantanément d’où il vient. Pas de doute, pas de “tiens, ça me rappelle vaguement un truc”. C’est Stardew, point.

    Même le saloon a droit à un thème mémorable

    Autre preuve que Barone a tout compris : la musique du Stardrop Saloon. Ce ragtime au piano, ultra cliché, presque caricatural, devrait me sortir de l’expérience. Pourtant, ça fonctionne à merveille. La première fois que j’y suis entré, j’ai éclaté de rire. On dirait une version pixelisée d’un bar de western de dessin animé. Mais après quelques heures, ce thème devient une balise sonore. Tu sais que tu peux souffler, discuter avec quelques habitués, oublier tes récoltes en retard.

    Screenshot from Stardew Valley
    Screenshot from Stardew Valley

    Ce genre de morceau ultra identifiable dans un lieu précis rappelle ce que faisaient déjà les grands JRPG et les jeux Dreamcast. Shenmue, par exemple, transformait chaque ruelle ou magasin en micro-espace avec sa propre couleur musicale. Stardew reprend cette logique, mais dans un jeu d’apparence minuscule. C’est la marque des OST pensées comme un langage, pas comme un bruit de fond.

    Quand le compositeur est aussi le créateur, la musique touche plus juste

    Je suis persuadé que si un studio externe avait composé la musique de Stardew Valley, même très talentueux, on n’aurait jamais obtenu ce résultat. Pas parce que les compositeurs de jeux sont mauvais, loin de là, mais parce que personne ne comprend un jeu aussi intimement que la personne qui l’a imaginé de A à Z.

    Quand je passe de ma ferme au village, puis aux mines, je sens la main d’un seul auteur derrière le rythme sonore. La tension ne vient pas de nappes orchestrales génériques, elle vient de petits choix précis : un changement de tonalité, une texture un peu plus sombre dans les souterrains, un motif mélodique qui revient en version ralentie à un autre moment. Cette cohérence existe parce que la musique est née dans le même cerveau que le game design.

    On retrouve cette puissance de vision unifiée dans d’autres jeux où le créateur et le compositeur sont intimement liés. Toby Fox qui fait tout sur Undertale, Daisuke Ishiwatari qui façonne l’identité de Guilty Gear en même temps qu’il crache ses riffs de guitare, Yoko Taro et Keiichi Okabe qui construisent NieR comme une seule entité narrative et musicale. Stardew s’inscrit clairement dans cette lignée, mais côté “jeu cosy”. C’est rare, et ça se sent.

    Je ne supporte plus les jeux où la musique est visiblement un “après-coup”

    À force d’écouter l’OST de Stardew Valley en boucle, je suis devenu beaucoup plus intolérant avec les jeux qui traitent leur musique comme un simple post-it de production. Tu les reconnais facilement. Tu as une direction artistique léchée, un marketing carré, un concept de jeu cosy calibré… et une bande-son qui pourrait provenir d’une bibliothèque de sons libres de droits. Musique “jolie”, oui. Mais sans âme ni mémoire.

    Je l’ai déjà fait plus d’une fois : démarrer un énième farming sim ou un city-builder mignon, trouver ça sympathique, puis décrocher au bout de quelques heures parce que la musique ne me donnait rien à m’accrocher. Aucun thème à fredonner, aucun moment sonore marquant. Juste du remplissage. Après Stardew, difficile de pardonner ça. Si un développeur prétend vouloir que je vive des dizaines d’heures dans son univers mais ne se donne pas la peine de lui offrir une identité musicale, je vois ça comme un aveu de nonchalance.

    Dix ans plus tard, Stardew Valley squatte toujours nos playlists

    Dix ans après la sortie du jeu, les morceaux de Stardew Valley continuent de tourner partout. Dans les streams chill, dans les compilations “cozy gaming”, dans les reprises piano sur YouTube, dans des playlists de travail. “Dance of the Moonlight Jellies” ou les thèmes de saison apparaissent régulièrement sans même que le nom du jeu soit mis en avant. Ils sont devenus partie intégrante du paysage sonore de la culture cosy moderne.

    Et ce n’est pas juste parce que Stardew est un carton commercial. Des tas de jeux se vendent par millions sans que leur OST ne laisse de trace. Si les morceaux d’Eric Barone continuent de flotter dans les oreilles de joueurs qui n’ont pas relancé leur ferme depuis des années, c’est qu’ils ont une existence propre en dehors du jeu. Ils fonctionnent comme bande-son de notre vraie vie. Ce statut, peu de bandes-son indie l’atteignent réellement.

    Screenshot from Stardew Valley
    Screenshot from Stardew Valley

    Oui, une musique de jeu cosy peut être discrète sans être insipide

    On entend souvent que, dans un jeu relax, la musique doit se faire oublier. Qu’elle doit juste bercer l’oreille sans prendre le dessus. Je comprends l’idée. Je n’ai aucune envie de me faire agresser par des cuivres épiques pendant que je ramasse des coquillages. Mais prendre ça comme prétexte pour livrer des pistes génériques, c’est de la pure paresse créative.

    Stardew Valley prouve qu’on peut faire l’inverse. Les morceaux sont doux, jamais intrusifs, mais chacun a une couleur très claire, une mélodie reconnaissable. Ils se glissent dans les interstices de l’expérience sans s’y dissoudre. Quand tu arrêtes de jouer, tu peux encore les chanter, les siffler, les relancer en dehors du jeu. C’est ça, pour moi, la réussite ultime d’une OST de jeu cosy. Tu peux l’oublier pendant que tu es complètement absorbé par ta ferme, mais dès que tu entends une mesure, c’est tout Pelican Town qui revient.

    Après Stardew, je choisis mes jeux cosy à l’oreille

    Concrètement, la bande-son de Stardew Valley a changé ma façon d’aborder ce genre. Quand un nouveau jeu cosy débarque, je ne regarde plus seulement les captures d’écran. J’écoute la musique du trailer, je cherche quelques extraits d’OST. Si je n’entends qu’un fond sonore vague et interchangeable, je deviens méfiant. À l’inverse, le moindre thème avec une vraie identité me donne envie de laisser sa chance au jeu, même si son gameplay a l’air déjà vu.

    Je viens des jeux de baston, de shmups, de RPG qui assument que la musique fait partie de la gifle globale. Voir un petit farming sim atteindre ce niveau d’exigence sonore me rend beaucoup moins indulgent envers ceux qui se contentent d’un habillage sonore minimum syndical. Stardew Valley a placé la barre haut, sans budget AAA, sans orchestre symphonique, juste avec une vision claire et une oreille sûre.

    La vraie leçon de Stardew Valley pour les développeurs

    Si je devais résumer la leçon que les développeurs devraient tirer de Stardew Valley, ce ne serait pas “faites tout tout seul”. C’est intenable pour la majorité des projets. Par contre, traiter la musique comme un pilier du game design, au même niveau que le level design ou l’écriture, ça, c’est non négociable. Impliquer le compositeur tôt, le considérer comme un auteur de l’univers et pas comme un prestataire à qui on envoie un mail “il nous faudrait 12 pistes chill pour mars prochain”, c’est la base.

    Eric Barone a montré ce que ça donne quand une seule vision irrigue tout, jusqu’aux moindres notes de musique. Résultat : une OST qui apaise, qui accompagne, mais qui marque durablement. Une bande-son qui ne se contente pas d’être “jolie”, qui devient un refuge émotionnel. Dans dix ans, mes sauvegardes de Stardew Valley auront probablement disparu dans un vieux disque dur, mais je sais que je continuerai à lancer “Dance of the Moonlight Jellies” certains soirs pour me souvenir de ce petit port de pêche en pixels.

    Stardew Valley restera peut-être dans l’histoire comme le jeu qui a relancé la mode du farming sim cosy. Pour moi, ce sera surtout le jeu qui a prouvé qu’une bande-son créée par le cerveau qui a imaginé le monde pouvait transformer une petite ferme virtuelle en lieu de mémoire. Et ça, aucune playlist lo-fi générée à la chaîne ne pourra jamais le remplacer.

  • Resident Evil Requiem : l’usine à viande de Rhodes Hill est le meilleur cauchemar que Capcom ait

    Resident Evil Requiem : l’usine à viande de Rhodes Hill est le meilleur cauchemar que Capcom ait

    Le jour où Resident Evil m’a coupé l’envie de steak haché

    Je pensais être blindé. J’ai grandi avec le couloir des chiens dans Resident Evil 1, les décapitations instantanées de RE4 sur GameCube, les tripes qui pendent partout chez les Baker dans Resident Evil 7. J’adore l’horreur crade, j’ai enchaîné les Saw, j’ai poncé Dead Space, j’ai survécu à The Evil Within. À force, les gerbes de sang, ça devient presque un fond d’écran animé. Et puis Resident Evil Requiem a sorti son niveau de l’usine de traitement sous Rhodes Hill Chronic Care, et d’un coup, mon burger dans l’assiette avait une sale gueule.

    Je n’exagère pas : cette foutue usine à viande m’a plus marqué que n’importe quel boss gigantesque du jeu. Pas parce qu’elle est “plus gore” – RE a déjà coché cette case mille fois – mais parce qu’elle m’a coincé pile à l’endroit où je n’aime pas qu’on vienne gratter : là où l’horreur visuelle se mélange à la culpabilité bien réelle. Je suis ce joueur qui se moque des jumpscares faciles, qui réclame du vrai survival à l’ancienne, de la tension, des systèmes malins. Eh bien, Requiem m’a servi exactement ça… et m’a foutu la gerbe au passage.

    Quand j’ai entendu parler “d’usine de traitement” avant d’y jouer, je me suis dit : encore un gimmick sanguinolent pour la bande-annonce, un fantasme de boucherie industrielle façon film d’horreur des années 2000. Après quelques centaines d’heures passées à optimiser des combos dans des jeux de baston et à me perdre dans des jeux contemplatifs comme Shenmue, j’ai le bullshit-mètre très sensible : je vois venir les effets faciles. Sauf que là, non. Ce niveau ne se contente pas de te balancer des morceaux de viande au visage. Il t’oblige à réfléchir à ce que tu es en train de faire. Et c’est précisément pour ça qu’il est brillant.

    Un cauchemar industriel sous Rhodes Hill

    Tout commence comme un bon vieux morceau de survival-horror à l’ancienne. Grace descend dans les entrailles de Rhodes Hill, et d’un coup, on quitte l’hôpital angoissant pour un labyrinthe de couloirs en béton, de salles techniques à moitié noyées dans le noir et de câbles qui pendent comme des viscères. On joue avec des prises électriques à trimballer d’un pilier à l’autre pendant que des zombies errent juste assez près pour te forcer à calculer chaque sprint. Là, Capcom fait ce qu’il sait faire : t’enfermer dans un espace étroit avec des ressources limitées et juste assez de marge d’erreur pour que chaque faux pas soit puni.

    Puis on déboule dans cette première grande salle avec un rail au plafond. En tirant un levier, j’active un convoyeur qui commence à trimballer des corps suspendus par les chevilles. Certains sont dans des sacs mortuaires, d’autres juste en slibard avec une paire de fringues à moitié collée à la peau. Et là, je me surprends à hausser les épaules : “OK, abattoir humain, Capcom, très subtil.” C’est du Resident Evil pur jus, presque cartoonesque dans son côté “regarde, on ose tout”. Au début, ça ressemble à un décor de maison hantée très cher, rien de plus.

    Mais plus j’avance en essayant de suivre le rythme du cortège de cadavres pour ne pas me faire arracher la cheville, plus un truc me dérange sans que je mette le doigt dessus. Ce n’est pas juste le fait de voir des dizaines de corps défiler comme des carcasses de bœuf. C’est la logique froide de la chaîne de montage. Quand je finis par atteindre l’autre extrémité, tout devient clair : en contrebas, un immense bassin rouge sombre, des échelles sur les côtés, et au bout de la ligne, un broyeur titanesque qui attend patiemment sa ration de chair. Je réalise que tout ce que j’ai traversé là-haut n’était qu’un préambule : je viens d’entrer dans une usine.

    Comment le level design te transforme en contremaître de l’horreur

    C’est une chose de regarder une chaîne d’abattage. C’en est une autre de se retrouver dedans. Quand Grace draine enfin le bassin, révélant un tapis de cadavres au fond, tout paraît déjà suffisamment glauque. Mais le génie pervers de Capcom, c’est ce qui vient ensuite. Je me laisse tomber dans la cuve, en me disant que je vais remonter par une des échelles. Mauvaise blague. Les échelles se rétractent, une alarme hurle, le convoyeur au sol se met en marche et commence à m’aspirer en direction du broyeur. À ce moment précis, je comprends que je ne suis plus un simple survivant coincé dans un décor : je suis devenu une pièce de la machine.

    Le game design est diabolique. Tu dois tirer le stick vers l’arrière pour lutter contre le tapis roulant, pendant que les corps “morts” autour de toi commencent à se relever lentement. Chacun de ces zombies est une menace directe, évidemment, mais le niveau les transforme aussi en ressources. Ce ne sont plus juste des ennemis : ce sont les seuls obstacles physiques capables de bloquer la progression vers le broyeur. Tu tires dans les jambes, tu staggers, tu repositionnes, tu essaies littéralement de les faire tomber au bon endroit pour qu’ils se fassent happer les premiers.

    Screenshot from Resident Evil Requiem
    Screenshot from Resident Evil Requiem

    Et c’est là que la séquence passe de “gore rigolo” à “putain, qu’est-ce que je suis en train de faire, là ?”. Mécaniquement, c’est brillant : tu jongles entre gestion de position, contrôle de foule, économie de munitions, tout en luttant physiquement contre la traction du tapis. Mais sur le plan moral, c’est une gifle. Le jeu te met dans la peau du contremaître de la mort, celui qui optimise la cadence. Tu n’es plus juste la victime d’un piège à la Saw : tu le fais tourner. Tu organises la boucherie pour survivre. Et je ne parle même pas des détails sonores.

    Chaque fois qu’un zombie atteint le broyeur, il explose dans un bruit de chair arrachée, un geyser de sang noirâtre éclabousse les murs, le sol, le plafond, jusqu’aux autres corps. Et surtout, ce hurlement final, arraché juste avant que tout soit pulvérisé, reste en tête. Ce n’est pas un jump scare, c’est une agonie répétée, industrialisée. Le tout sur fond de voix synthétique qui finit par balancer un sec “traitement terminé” une fois le quota atteint. La porte se rouvre, les échelles redescendent, et toi tu respires enfin. Sauf que tu sais très bien que tu n’es pas innocent dans ce qui vient de se passer.

    Et parce que Capcom n’a visiblement aucune pitié, la séquence ne s’arrête pas là. Tu rampes dans un conduit en te disant que le pire est derrière toi… pour tomber littéralement dans une cuve de chair liquéfiée. Grace ressort en toussant, haletante, recouverte de cette boue rosâtre et épaisse. Ses cheveux prennent une teinte pastel presque “mignonne”, mais le contexte te colle une nausée bien réelle. Je savais que ce n’était que des pixels, que ce n’était “que” de la viande de zombies, mais j’ai quand même lâché la manette trente secondes. Pas parce que c’était insupportable visuellement, mais parce que j’avais l’impression d’être trop proche de quelque chose de réel.

    La vraie horreur : quand le jeu te parle de ce que tu manges sans le dire

    On peut se raconter ce qu’on veut, mais cette usine ne parle pas que de zombies. On est à un cheveu de la métaphore frontale sur l’industrie de la viande, et je dis ça en tant que type qui a déjà fait quelques allers-retours ratés vers le végétarisme. Regarder des cadavres se faire transporter par dizaines, les voir se faire broyer à la chaîne pendant qu’une voix robotique t’annonce la fin du traitement, ça a un goût beaucoup trop proche de certains reportages qu’on préfère oublier dès que l’on commande un kebab.

    Le plus malin, c’est que Capcom ne te balance pas un grand discours “regardez comme vous êtes complices du système”. Ce n’est pas un jeu militant. Mais en te donnant ce rôle actif dans le mécanisme – en faisant de toi celui qui choisit quel corps va passer dans le hachoir pour te sauver –, le jeu déclenche forcément quelque chose si tu as un minimum de conscience. Tu n’es plus dans la catharsis classique du headshot héroïque. Tu es dans une boucle de production, un engrenage où la mort est un flux à gérer.

    Screenshot from Resident Evil Requiem
    Screenshot from Resident Evil Requiem

    Et oui, ça rappelle Saw, forcément. L’idée du piège mécanique, des règles implacables, de la survie qui implique une forme de cruauté. Mais là où les films versent souvent dans la pure surenchère de torture, Requiem met l’accent sur la mécanique et la sensation d’être coincé dans une logique industrielle. Franchement, la fameuse scène de la cuve à cochons dans Saw 3 m’avait déjà mis mal à l’aise à l’époque. Là, j’ai eu la même réaction viscérale, sauf qu’en plus, j’avais la manette en main. C’est une différence énorme : tu ne peux pas te cacher derrière l’excuse du “je ne fais que regarder”.

    Je ne vais pas prétendre que cette séquence a miraculeusement fait de moi un saint à table, mais je sais que les jours qui ont suivi, j’ai eu du mal à commander de la viande sans que l’image de cette salle me revienne en tête. Et c’est là que le niveau touche quelque chose que trop de jeux d’horreur évitent par peur de “déprimer” le joueur : au lieu de simplement t’effrayer, il te laisse avec un malaise. On peut trouver ça inconfortable, mais pour moi, c’est exactement ce que le genre devrait viser plus souvent.

    Requiem, deux jeux en un – et pourquoi l’usine de Rhodes Hill écrase tout le reste

    Ce qui rend cette usine encore plus frappante, c’est la façon dont elle s’inscrit dans la structure bizarre de Resident Evil Requiem. Le jeu est littéralement coupé en deux : d’un côté, Grace en vue subjective, limitée en munitions, coincée dans des environnements oppressants ; de l’autre, Leon en TPS nerveux, avec grosses armes et clins d’œil assumés à Resident Evil 4. Les deux moitiés sont réussies chacune à leur manière, mais elles ne visent clairement pas le même trip. Et au milieu de tout ça, cette usine de traitement vient rappeler avec violence ce que Capcom sait faire de mieux : un vrai moment de survival-horror pur où chaque système t’écrase un peu plus.

    Le jeu dure une dizaine d’heures, bien plus compact qu’un RE4 Remake, et pourtant, c’est cette poignée de minutes dans le broyeur qui m’est restée en tête, bien plus que certains combats de boss qui explosent partout à coups d’effets spéciaux. Je me suis surpris à comparer mentalement ce passage à la maison Beneviento de Village ou au manoir Baker de RE7 : ces segments où tout le jeu semble se cristalliser dans un espace pensé au millimètre. Sauf qu’ici, le focus n’est pas seulement sur la peur, mais sur la mécanique de la mort elle-même.

    Je vais être franc : après avoir survécu à l’usine de Rhodes Hill, le virage plus action de la campagne de Leon m’a paru un peu fade. Pas mauvais – loin de là – mais nettement plus confortable, presque “safe” en comparaison. De grosses armes, des parades stylées, des boss énormes : tout ce qu’un AAA moderne croit devoir cocher. C’est fun, mais ça ne me travaille pas. L’usine, si. Quand un jeu parvient à t’imprimer une seule séquence comme ça dans le cerveau, c’est souvent là qu’il mérite vraiment son ticket d’entrée dans la grande histoire de sa franchise.

    On a besoin de ce genre de séquence, même si ça met tout le monde mal à l’aise

    Il y a toujours un débat plus ou moins latent autour de l’horreur “trop loin”, du gore “gratuit”, du fameux “torture porn”. Et oui, parfois, des jeux ou des films tombent dans la surenchère débile juste pour choquer, sans rien derrière. Mais ce niveau de Resident Evil Requiem, ce n’est pas ça. Ce n’est pas juste une galerie de tripes : c’est une machine parfaitement huilée où chaque élément – le tapis roulant, la pénurie de munitions, les cris, la voix robotique – sert un propos, même si ce propos reste implicite.

    Screenshot from Resident Evil Requiem
    Screenshot from Resident Evil Requiem

    En tant que joueur, je préfère mille fois être bousculé par ce genre de séquence que de subir pour la millième fois une scène cinématique “choquante” qui ne me demande aucun effort. Ici, l’effort, tu le fournis : tu luttes physiquement contre le tapis, tu vises dans la panique, tu fais des choix moches parce que tu veux juste survivre encore trente secondes. La dissonance n’est plus entre ce que ton personnage fait et ce que tu approuves ou pas : elle est entre ce que tu es obligé de faire pour gagner et l’image que tu veux avoir de toi-même en tant que joueur.

    Je ne dis pas que tous les jeux doivent se transformer en pamphlets déguisés. Mais les blockbusters horrifiques ont trop souvent tendance à aseptiser ce qui dérange réellement : la souffrance industrialisée, les systèmes déshumanisants, la façon dont on accepte des horreurs dès lors qu’elles sont emballées proprement. L’usine de Rhodes Hill ose justement déballer ce paquet-là et te le coller sous le nez. Si ça te met mal, c’est que ça fonctionne.

    Ce que ça change pour moi en tant que joueur

    Après des années à enchaîner les AAA, je suis devenu difficile à surprendre. J’adore toujours Resident Evil, mais je guette en permanence le moment où la série se contenterait de recycler sa propre mythologie en mode pilotage automatique. Requiem a des passages qui flirtent avec ça, soyons honnêtes. Mais cette foutue usine m’a rappelé pourquoi je continue à donner sa chance à chaque épisode numéroté : parce que, parfois, Capcom sort de sa zone de confort et te claque un niveau qui ne ressemble à rien d’autre dans la concurrence.

    Concrètement, ça influe sur ma façon d’acheter et de jouer. Un jeu qui est capable de me provoquer à ce point, de me faire poser la manette quelques minutes parce que je me sens physiquement et moralement mal, mais d’une manière réfléchie, c’est un jeu qui mérite que je reste là pour la suite. À l’inverse, ces titres qui se planquent derrière un vernis “mature” pour ne livrer que des explosions et des punchlines, je les repère à dix kilomètres maintenant, et je ne leur laisse plus passer grand-chose.

    Je ne sais pas encore jusqu’où la série ira après Requiem, ni si Capcom aura le courage de pousser plus loin ce genre d’expériences dérangeantes. Mais si je dois garder une image de ce jeu, ce ne sera pas un combat de boss spectaculaire, ni un retour nostalgique à un décor culte. Ce sera ce tapis roulant qui m’aspire vers un broyeur géant pendant que je sacrifie méthodiquement des morts-vivants pour grappiller quelques secondes de répit. C’est sale, c’est brillant, et c’est exactement le genre de set-piece qui prouve qu’il reste encore des choses à dire – et à faire ressentir – dans le survival-horror moderne.

  • Weak Hero vs Persona 5 : pourquoi nos drames de lycée parlent en fait de nos crises d’adultes

    Weak Hero vs Persona 5 : pourquoi nos drames de lycée parlent en fait de nos crises d’adultes

    Je ne regarde pas Weak Hero « pour le lycée ». Je le regarde parce que j’ai 30+ ans et que ça fait encore mal

    Je vais être honnête : si je voulais juste « revivre le lycée », je lancerais pas Persona 5 après le boulot et je ne me mettrais pas Weak Hero à 1h du matin en plein milieu de la semaine. J’ai déjà fait mes devoirs, déjà pris les bus bondés, déjà survécu aux couloirs pleins d’hormones et de jugements idiots. Si je reviens encore et encore à ces histoires d’adolescents, c’est parce qu’elles parlent de quelque chose que je n’ai toujours pas réglé en tant qu’adulte.

    Persona 5, j’y ai passé plus d’une centaine d’heures entre la version d’origine et Royal. Weak Hero, je l’ai lancé « pour voir » après le boulot… et je me suis retrouvé littéralement cloué au canapé, incapable de couper avant la fin de la saison. Et ce qui m’a frappé, ce n’est pas « oh, quel beau portrait de l’adolescence ». C’est plutôt : merde, je me reconnais encore beaucoup trop là-dedans, alors que j’ai des factures, des douleurs de genoux et des réunions Teams à 9h.

    On aime se raconter que ces histoires de lycéens, c’est juste de la nostalgie confortable. Un peu de drame, un peu de romance, un peu de “c’était mieux avant”. Bullshit. Weak Hero et Persona 5, quand on les regarde ou qu’on y joue passé 25-30 ans, ce sont des miroirs très cruels de ce qu’on vit encore : solitude, pression pour être parfait, comparaison toxique, besoin d’un groupe pour ne pas exploser mentalement.

    Si-eun, Joker… et ce vide qu’on traîne encore en rentrant chez soi adulte

    Le truc qui m’a accroché dès le premier épisode de Weak Hero, ce n’est pas la castagne. C’est Si-eun qui rentre chez lui, voit la valise de son père, comprend instantanément qu’il va se barrer encore une fois… et ne réagit presque pas. Ce mutisme glacé, cette façon d’avaler la déception sans la montrer, je l’ai ressentie au fond du bide. Ce gars n’est pas juste un lycéen brillant victime de harcèlement scolaire, c’est un gamin qui a appris que personne ne serait vraiment là pour lui.

    Joker dans Persona 5, c’est le même genre de solitude, mais emballée en JRPG stylé. Officiellement, c’est “l’avatar du joueur”, le héros silencieux qu’on façonne. En pratique, c’est un ado exilé, viré de son ancienne école, envoyé à Tokyo chez un quasi-inconnu, sans parents présents, sans amis. Le jeu commence par : « Tu as été injustement accusé, ta réputation est détruite, bonne chance. » Cette vibe de paria, je l’ai ressentie bien plus fort en y rejouant adulte qu’à l’époque de ma première partie.

    La première fois que j’ai joué à Persona 5, je voyais surtout le côté power fantasy : tu te fais écraser par un prof abusif, puis tu deviens Voleur Fantôme, tu infiltreras son palais mental et tu le détruiras. En rejouant quelques années plus tard, ce qui m’a sauté au visage, c’est le quotidien entre les donjons : ces soirées à bosser seul dans le café de Sojiro, cette routine métro-lycée-tâches ménagères, ces week-ends où tu te demandes avec qui tu vas bien pouvoir passer ton temps limité.

    Ce n’est plus le “fantasme de révolte lycéenne” qui m’a parlé, mais cette impression de déracinement permanent. Joker et Si-eun sont chacun à leur manière des ados déjà usés comme des adultes : ils ont appris à ne compter que sur eux-mêmes. Sauf que leur trajectoire, c’est littéralement ce que beaucoup d’entre nous rejouent à 30 ans, mais avec un costume-cravate à la place de l’uniforme : rentrer dans un appart vide, bouffer un truc réchauffé et scroller jusqu’à pas d’heure parce que personne n’est réellement là.

    La pression d’être parfait : quand Persona 5 te fait ressentir le burn-out au lieu de juste en parler

    Weak Hero n’essaie même pas de faire semblant : Si-eun est obsédé par ses notes. Le moindre faux pas est un crime impardonnable contre lui-même. Quand il se plante à un examen parce qu’un connard le drogue en douce, sa réaction instinctive, c’est de se mettre une claque monumentale devant toute la classe. Ce n’est même pas du masochisme dramatique, c’est de la haine de soi pure, brutale. Tu vois ce genre de scène et tu te dis : ce gars ne se pardonne rien, jamais.

    Makoto Nijima, dans Persona 5, c’est la déclinaison japonaise ultra-carrée de ce même problème. Déléguée de classe, élève modèle, petite sœur qui ne veut surtout pas être un poids pour Sae, sa grande sœur. Elle coche toutes les cases du “parfait petit soldat” jusqu’à ce que le vernis craque. La scène où Sae finit par la traiter d’inutile, après tous ses efforts pour être la bonne élève, la bonne fille, la bonne sœur… cette scène m’a plus retourné à 30 ans qu’à 20.

    Cover art for Persona 5: Dancing in Starlight - Yakuza Set
    Cover art for Persona 5: Dancing in Starlight – Yakuza Set

    La vérité, c’est que Persona 5 ne se contente pas de raconter le perfectionnisme, il te le fait vivre mécaniquement. Le calendrier, le temps limité, la pression constante d’optimiser chaque journée – réviser, se lier avec un Confident, monter ses stats sociales, aller au Mementos, faire la lessive, fabriquer des outils… Ce système de gestion du temps, que je trouvais “fun” plus jeune, me colle aujourd’hui une sueur froide de burn-out simulé. Ce n’est pas un hasard si pas mal de joueurs adultes parlent du jeu en termes d’anxiété, pas juste de stratégie.

    Le comble, c’est que ces deux œuvres te disent clairement : cette quête de perfection va te tuer. Pour Si-eun, c’est évident : plus il se ferme aux autres, plus son génie académique devient un couvercle sur une cocotte-minute émotionnelle. Pour Makoto, c’est en rejoignant les Voleurs Fantômes, en acceptant d’être parfois égoïste, imparfaite, en colère, qu’elle commence à respirer. On n’est pas dans le simple “travaille dur et ça ira”, on est dans “si tu continues comme ça, tu vas imploser”.

    Comparaison toxique : Beom-seok, Akechi, et ce miroir qu’on évite soigneusement en vieillissant

    Weak Hero devient vraiment violent – émotionnellement, pas juste physiquement – quand Beom-seok entre en scène. Fils adoptif d’un politicien, ancien harcelé, incapable de s’aimer lui-même, il trouve chez Si-eun et Su-ho la première forme d’amitié authentique qu’il ait connue. Et c’est précisément pour ça que tout part en vrille : plus il admire Su-ho, plus il l’envie. Plus il admire leur lien, plus il se sent de trop. Cette jalousie ronge tout de l’intérieur jusqu’à un basculement que je ne spoilerai pas, mais disons que l’ambiance “bande de potes” ne survit pas intacte.

    Dans Persona 5, Goro Akechi est littéralement la personnification de cette comparaison toxique. En façade, c’est le “détective prince” aimé des médias, sûr de lui, brillant. En réalité, c’est un gosse abandonné, consumé par la rancœur. Ce qu’il ne supporte pas chez Joker, ce n’est pas juste sa force ou sa capacité à le contrer. C’est le fait que Joker représente la version de lui-même qui a trouvé une famille choisie plutôt que de s’enfoncer dans la vengeance et la haine.

    Ce n’est pas un hasard si les scènes entre Joker et Akechi, quand on les regarde en ayant un peu de vécu derrière soi, ressemblent plus à des disputes de collègues brisés par leur job qu’à un duel de lycéens. L’un a choisi de s’ouvrir, de faire confiance ; l’autre a décidé que le monde lui devait quelque chose et qu’il le prendrait par la force. Leur opposition, c’est une version dramatisée de ce qui se passe quand tu ouvres LinkedIn après une mauvaise journée et que tu vois ta “promotion rêvée” chez tous les autres sauf toi.

    La comparaison permanente, c’est peut-être le truc qui vieillit le moins bien chez nous. Au lycée, on se compare sur les notes, la popularité, les relations. À l’âge adulte, ce sont les salaires, les CDI, les apparts achetés, les mariages, les enfants. Beom-seok qui détruit sa propre amitié parce qu’il ne supporte pas de ne pas être “le préféré”, Akechi qui préfère tout faire exploser plutôt que d’admettre qu’il voulait juste être aimé… ça pique, parce que quelque part, on sait qu’on a tous eu un micro-fragment de cette logique pourrie en nous.

    Lycée en apparence, thérapie déguisée en vrai

    Quand je vois comment sont marketés Persona 5 et les dramas comme Weak Hero, j’ai l’impression qu’on prend encore le public pour des enfants. On vend le premier comme “JRPG stylé où tu dragues tes camarades et braques le cœur des adultes corrompus” et le second comme “série choc sur le harcèlement scolaire avec de la baston ultra-chorégraphiée”. Tout ça est vrai, mais c’est aussi passer à côté de ce qui fait mal : ce sont des œuvres qui parlent avant tout de santé mentale, de soutien et de la manière dont on survit dans des systèmes qui nous broient.

    La force de Persona 5, ce n’est pas seulement son tour par tour ultra-fluide ou son interface rouge et noire. C’est le fait que chaque Confident est une variation d’un adulte ou d’un jeune bousillé par le système : le prof privé qui s’épuise pour rembourser une dette injuste, la journaliste cramée au boulot, la gameuse pro écrasée par la pression, la médecin mise au ban par la hiérarchie. Quand j’étais plus jeune, je voyais ça comme de “bons arcs secondaires”. Aujourd’hui, j’y vois quasiment un catalogue des burn-out modernes.

    Weak Hero, de son côté, refuse le moindre filtre. Le harcèlement n’est pas un simple décor pour faire avancer la romance ou motiver le héros. C’est montré comme ce que c’est : une machine à broyer des êtres humains, avec des adultes lâches, des témoins silencieux, et des conséquences qui ne disparaissent pas avec un happy end. Des trahisons au milieu de la cour de récré qui ressemblent étrangement à celles qu’on a vues dans des open spaces.

    Le plus ironique, c’est que beaucoup d’adultes regardent encore ces œuvres de loin en se disant “c’est pour les jeunes”. Alors qu’en réalité, les discussions les plus intenses autour de Persona 5 et de Weak Hero viennent justement de gens qui ont déjà quitté le lycée depuis longtemps. On a besoin de ces récits parce qu’ils parlent frontalement de choses que nos vies d’adultes transforment en non-dits : l’isolement, la honte d’échouer, la fatigue d’être “toujours à la hauteur”.

    Pourquoi ces histoires changent ma façon de jouer – et de regarder mon propre passé

    Avec le temps, j’ai arrêté de jouer à Persona 5 comme on optimise un tableau Excel. À ma première run, je cherchais le “parcours parfait” : tous les Confidents maxés, toutes les stats sociales au plafond, chaque journée exploitée au millimètre. C’était presque un second boulot. En y revenant plus tard, j’ai accepté de laisser filer des opportunités, de ne pas voir toutes les scènes possibles, parce que bizarrement, c’était plus cohérent avec le message du jeu : tu ne peux pas tout contrôler, tu ne seras jamais parfait, et ce n’est pas grave.

    Weak Hero m’a fait un effet inverse mais complémentaire : ça m’a obligé à regarder en face des trucs que j’avais rangés dans la boîte “vieux souvenirs du collège/lycée, pas important”. Des scènes où j’ai laissé passer des humiliations parce que “ce n’était pas mes affaires”, des moments où j’ai choisi le confort du groupe plutôt que de tendre la main à quelqu’un de mis à l’écart. En voyant jusqu’où la jalousie et le silence peuvent mener dans la série, impossible de ne pas revisiter mes propres lâchetés.

    Tout ça a un impact concret sur ma façon de consommer ce genre d’histoires. Je suis beaucoup plus méfiant quand je vois des jeux ou séries qui utilisent le lycée juste comme décor mignon pour vendre de la nostalgie cheap. Si tu ne dis rien de vrai sur la solitude, l’amitié, le harcèlement, la pression scolaire, ça m’intéresse de moins en moins. Je n’ai plus la patience pour les “simulations de lycée” qui esquivent systématiquement le malaise réel pour ne garder que les festivals culturels et les scènes de plage.

    Persona 5 et Weak Hero ont mis la barre plus haut. Parce qu’ils montrent que tu peux parler de sujets lourds – isolement, désir de mort, rancœur, burn-out, violence – sans pour autant abandonner le fun ou le style. Persona 5 reste un JRPG ultra-jouissif. Weak Hero reste une série avec des scènes d’action folles. Mais derrière, il y a cette honnêteté émotionnelle qui manque cruellement à beaucoup de productions qui se contentent de surfer sur la nostalgie lycée pour nous vendre encore une histoire interchangeable.

    Au-delà de la nostalgie : ces “drames d’ados” sont faits pour notre génération cramée

    Je n’ai plus envie de faire semblant : quand je relance Persona 5 Royal sur PS4, PS5 ou PC, ce n’est pas pour revivre mes années lycée, c’est pour essayer de comprendre pourquoi, à l’âge où je suis censé “avoir ma vie en main”, je me sens encore comme un Joker en probation. Quand je binge Weak Hero, ce n’est pas parce que j’adore voir des gamins se mettre des droites au ralenti, c’est parce que je reconnais dans leurs blessures quelque chose que les open spaces, les réunions et les bilans annuels maquillent à peine.

    La bonne nouvelle, c’est que ces œuvres rappellent aussi un truc fondamental qu’on a tendance à oublier en vieillissant : on ne s’en sort pas seul. Si-eun ne tient pas debout sans Su-ho. Joker n’est pas un “héros” sans les Voleurs Fantômes, sans Ryuji, Ann, Makoto, Futaba, Haru, sans ce foutu café qui devient une maison. La solution à la solitude, au perfectionnisme, à la comparaison pourrie, ce n’est ni l’isolement, ni la revanche absolue. C’est l’amitié, la vraie, celle qui voit tes failles et reste quand même.

    Est-ce que ces histoires idéalisent parfois les choses ? Bien sûr. Tout n’est pas aussi stylé ni aussi dramatique dans nos vies. Mais leur prétendue “absence de réalisme” n’empêche pas la justesse émotionnelle. Au contraire, c’est souvent l’exagération qui rend visible ce qu’on préfère ignorer chez nous. Les coups de poing de Weak Hero, les donjons psychiques de Persona 5, ce sont des métaphores lourdes, peut-être, mais nécessaires pour mettre des images sur des trucs qu’on n’ose pas nommer.

    Alors non, ces œuvres ne sont pas juste des madeleines de Proust pour gamers nostalgiques. Ce sont des diagnostics brutaux déguisés en drames de lycée stylisés. Elles nous renvoient à la gueule une vérité qu’on passe notre temps à éviter entre deux réunions, trois notifications et un week-end trop court : on est beaucoup plus proches de ces ados paumés qu’on ne veut bien l’admettre. Et tant mieux si Persona 5 et Weak Hero continuent de nous le rappeler. Parce que si le seul endroit où on se permet d’affronter ça, c’est dans un JRPG et un drama coréen, c’est peut-être déjà un début de thérapie.

  • Dopamine, lovemarks et guerre des consoles : comment on fabrique des fanatiques

    Dopamine, lovemarks et guerre des consoles : comment on fabrique des fanatiques

    Pourquoi cette guerre de consoles me fatigue autant

    Je vais être honnête : la « guerre de consoles », j’y ai participé. J’ai grandi à l’époque Mega Drive vs Super Nintendo, j’ai traversé PS2 vs GameCube vs Xbox, j’ai survécu à PS3 vs 360, et aujourd’hui je regarde PS5 vs Xbox Series X/S avec un mélange de déjà-vu et de lassitude. Après des milliers d’heures passées sur Shenmue, sur des jeux de baston en versus local et online, sur des JRPG qui m’ont bouffé des étés entiers, j’en suis arrivé à un truc assez simple : je me fous de la marque tant que le jeu est bon. Et pourtant, régulièrement, je sens le petit picotement identitaire quand quelqu’un crache sur « ma » machine. C’est là que je sais que le conditionnement a bien marché.

    Ce n’est pas juste une querelle de cour de récré. Quand tu vois des adultes passer leurs journées à insulter d’autres joueurs parce qu’ils ont acheté « la mauvaise boîte », à monter de faux leaks de PS5 ou de Series X en flammes, à harceler des développeurs parce qu’un jeu sort en exclusivité ailleurs… il y a clairement autre chose qu’un simple débat technique. Ça ressemble beaucoup plus à du fanatisme religieux ou politique qu’à une discussion de hobby. Et c’est là que ça devient intéressant – et franchement inquiétant.

    Je m’en préoccupe parce que ce hobby, c’est mon truc depuis l’enfance. Parce que j’ai vu des communautés de jeux de baston se déchirer pour des histoires de « version PlayStation vs version Xbox », parce que j’ai vu des potes se couper d’expériences incroyables juste pour rester « loyaux » à un logo. Et parce qu’aujourd’hui, tout ça n’est plus un accident : c’est le résultat d’une rencontre bien sale entre notre cerveau dopé à la récompense et un marketing émotionnel qui sait très bien où appuyer.

    Des bastons SNES vs Mega Drive à PS5 vs Xbox Series : rien n’a vraiment changé (en pire)

    Quand j’étais gamin, la guerre SNES vs Mega Drive c’était surtout des débats débiles à la récré : « Sonic est plus rapide que Mario », « la Mega a plus de blast processing », « ouais mais la SNES a Street Fighter II ». Ça restait du chambrage. On ne traquait pas un inconnu sur Internet pour lui répéter qu’il avait « ruiné l’industrie » parce qu’il avait acheté la console d’en face.

    Avec PS2 vs GameCube vs Xbox, c’est monté d’un cran. Les magazines alimentaient ça avec leurs comparatifs d’exclus, les pubs jouaient la carte du clan. Mais il n’y avait pas Twitter, pas TikTok, pas des millions de gens interconnectés en permanence. Aujourd’hui, chaque annonce de PlayStation 5 ou de Xbox Series X/S se transforme en champ de bataille instantané. Un logo apparaît à la fin d’un trailer, et tu peux déjà prévoir la tonne de messages toxiques qui va suivre. C’est systématique, presque automatique.

    Et pendant que PS5 et Series s’écharpent dans les threads, Nintendo suit sa route avec Switch, bientôt sa remplaçante, en mode « on n’est même pas sur le même ring », mais avec un fanatisme tout aussi violent. Tu critiques la politique online de Nintendo ou le prix de leurs remasters, tu te reprends une vague de « si t’es pas content, n’achète pas ». Ce qui était une discussion sur des machines devient une guerre de croyances. Ce glissement-là, ce n’est pas juste « les gens sont cons » : il est construit.

    Lovemarks : quand le marketing décide de fabriquer de l’amour

    La clé, pour moi, c’est la théorie des « lovemarks » de Kevin Roberts. En gros, l’idée est simple et terriblement efficace : une marque ne doit plus se contenter d’être reconnue. Elle doit être aimée. Pas juste « j’achète parce que c’est solide », mais « j’ai une connexion émotionnelle avec cette marque ». Une lovemark, c’est là où se croisent un très haut niveau de respect (tu reconnais la qualité, la fiabilité…) et un très haut niveau d’amour (tu t’identifies, tu te projettes, tu la défends).

    Apple est l’exemple de base : files d’attente délirantes, achat day one comme un rite quasi religieux, keynotes perçues comme des messes. Personne ne fait la queue trois jours pour un PC Dell, même si Dell fait des machines très correctes. Dans le jeu vidéo, c’est pareil : Sony, Microsoft et Nintendo ont passé les vingt dernières années à se transformer en lovemarks. Ce n’est pas un hasard si on te parle de « famille PlayStation », de « Xbox ecosystem », de « Nintendo family ». Ce vocabulaire n’a rien d’innocent.

    Et pour renforcer ça, tu as les figures totémiques. Steve Jobs qui ne vendait pas juste des iPhone, mais un style de vie. Dans le jeu vidéo, on a eu Satoru Iwata qui s’excusait en vidéo, les « My body is ready » de Reggie Fils-Aimé, le sourire éternel de Miyamoto. Aujourd’hui, Phil Spencer a été casté comme le « boss gamer » parfait : le gars qui a une manette dans les mains, qui parle comme nous, qui a « sauvé » Xbox avec le Game Pass et une vision « le jeu partout ». On ne parle plus de boîtes de plastique, on parle de gens, d’histoires, d’idéaux. C’est là que la lovemark naît : tu n’aimes pas juste la console, tu aimes ce qu’elle prétend représenter.

    Le cerveau sous perfusion de dopamine : pourquoi ça marche si bien

    Tout ça serait déjà suffisant pour créer de la fidélité. Mais le jeu vidéo a une arme supplémentaire : la dopamine. Sur le plan neuro, ce n’est pas sorcier : quand on reçoit une récompense (un loot rare, un succès, une victoire classée, une annonce de jeu qu’on attendait), notre cerveau libère de la dopamine dans les circuits de la récompense, notamment dans l’aire tegmentale ventrale et la substance noire. Trois éléments clés : le désir (la salience du stimulus), le plaisir (le moment où ça tombe) et l’apprentissage (le conditionnement qui fait qu’on en redemande).

    Et là où ça devient tordu, c’est que la dopamine explose surtout quand la bonne nouvelle est inattendue. Un but à la 90e minute, un drop légendaire alors que tu farmes à moitié en pilote automatique, un trailer surprise d’exclu pendant un event… BOUM. Euphoria. Notre cerveau enregistre non seulement « c’était cool », mais aussi « ce contexte-là m’a donné un shoot ». Donc on y retourne. Encore et encore.

    Les marques le savent. Les reveals surprise de consoles, les « one more thing », les shows PlayStation, les showcases Xbox, les Nintendo Direct… tout est calibré pour maximiser ce shoot de dopamine. Et chaque fois que le logo que tu préfères apparaît à la fin, ton cerveau colle le plaisir ressenti à cette marque précise. Tu ne te dis pas : « chouette, un bon jeu existe ». Tu te dis, plus ou moins consciemment : « ma team a scoré ». C’est du conditionnement pur, renforcé par des années de hype, de précommandes et de FOMO.

    Quand les carences affectives rencontrent les logos : naissance d’une identité

    Là où ça bascule dans le fanatisme, ce n’est pas juste dans le marketing. C’est dans la rencontre entre ce conditionnement et les failles perso. La psychologie moderne est assez claire sur un point : plus tu as des carences affectives, une faible estime de toi, un besoin de contrôle ou une identité fragile, plus tu es vulnérable aux objets externes qui promettent appartenance et reconnaissance. Une marque, un parti, une religion… ou une console.

    Adolescence isolée, harcèlement scolaire, famille absente, anxiété sociale, TDAH qui rend l’ennui insupportable… Dans ce contexte, le jeu vidéo devient souvent échappatoire, refuge, et aussi espace social. Tu ne te présentes plus comme « Paul, 16 ans, qui galère au lycée », mais comme « mec PlayStation », « gars du Game Pass », « Nintendo kid ». C’est simple, c’est clair, ça rassure : tu as un clan.

    Des études récentes suggèrent que ce profil – souvent masculin, plutôt jeune, impulsif – est plus vulnérable à des usages excessifs et à une dépendance émotionnelle aux jeux et aux consoles. Il y a débat sur la poule et l’œuf : est-ce que les failles émotionnelles provoquent cette dépendance, ou est-ce l’inverse, ou un mélange des deux ? Mais le résultat observable, on l’a tous sous les yeux : des gens qui ne supportent plus la nuance, pour qui critiquer « leur » marque revient à les attaquer eux, et pour qui défendre cette marque devient un devoir presque moral.

    Les réseaux sociaux comme usine à fanatiques

    Ajoute à ça le merveilleux cocktail des réseaux sociaux, et tu obtiens le cauchemar actuel. L’apprentissage social, c’est basique : on imite ce qu’on voit récompensé. Tu arrives sur X/Twitter, Reddit, TikTok, tu vois qu’un mème agressif sur Xbox ou PlayStation fait 20 000 likes, qu’un thread plein d’insultes est massivement relayé, et ton cerveau comprend très vite le message : « l’hostilité paye ».

    Les algos amplifient ce qui génère de l’engagement, donc du conflit. Les bulles se reforment : tu n’entends plus que des gens qui pensent comme toi, qui célèbrent les mêmes victoires de marque et qui hurlent sur les mêmes ennemis. Tu vois des fake news sur « la console adverse qui surchauffe », des photos truquées de machines qui brûlent, des compilations de bugs montées comme des pamphlets politiques. Et tu apprends, littéralement, que c’est ainsi qu’on parle de jeux vidéo.

    Dans les communautés de jeux de baston où j’ai traîné, je l’ai vu à plus petite échelle : on passait plus de temps à s’insulter sur « ta version online est injouable », « ton constructeur a tué les tournois offline », qu’à parler frames et spacing. Remplace « ta plateforme » par « ta console » et tu obtiens la même logique destructrice. Et comme chaque like, chaque retweet est un mini-reward dopaminergique en plus, la boucle est infinie.

    Lovemarks + dopamine = fanatisme hostile

    À ce stade, on a tous les ingrédients. Une marque qui s’est positionnée comme lovemark, avec un récit émotionnel très fort. Un cerveau habitué à associer plaisir intense et logo grâce à des événements calibrés. Un individu en manque d’appartenance, qui trouve dans cette marque un drapeau simple à brandir. Des réseaux sociaux qui récompensent la provocation et la guerre de clans. Résultat : on ne parle plus de préférence, mais de croyance.

    Un chercheur l’a résumé d’une façon qui m’a marqué : les personnes non fanatiques ont des idées, les fanatiques ont des croyances. Une idée, tu peux la nuancer, la revoir à la lumière de nouveaux faits. Une croyance, tu la défends même quand la réalité la contredit. Quand un fan PlayStation ou Xbox hurle qu’un excellent jeu sur la console d’en face est « surcoté » ou « mauvais pour l’industrie », alors qu’il n’y a pas touché, il ne protège pas son portefeuille. Il protège sa croyance, donc son identité.

    Et là, le mécanisme dopaminergique reprend la main : chaque victoire de « sa » marque (une exclu en plus, un bon score Metacritic, un rachat de studio) donne le shoot attendu. Chaque bonne nouvelle chez l’ennemi menace ce shoot. D’où la rage, le déni, le harcèlement. Dans leur tête, ces gens ne sont pas en train de troller, ils se défendent d’une menace existentielle – complètement imaginaire, mais ressentie comme réelle.

    Pourquoi ça arrange (un peu trop) les constructeurs

    Est-ce que Sony, Microsoft ou Nintendo veulent des fanatiques qui envoient des menaces de mort ? Non. Évidemment que non. Ça fait mauvais genre dans les rapports aux actionnaires. Mais est-ce qu’ils profitent d’un climat tribal ultra polarisé ? Là, soyons lucides : oui, largement.

    On est dans une période où le jeu vidéo est en train de perdre une autre guerre, bien plus importante : la guerre de l’attention. Entre TikTok, les shorts, OnlyFans, les paris en ligne et le reste, le temps d’écran est éclaté. Les éditeurs réagissent avec plus de monétisation, plus de services, plus d’abonnements. Game Pass côté Xbox, PS Plus Extra/Premium côté PlayStation, catalogue rétro et services online chez Nintendo. Chaque écosystème veut que tu restes enfermé dedans le plus longtemps possible.

    Dans ce contexte, un joueur prêt à se battre gratuitement pour défendre ton logo est une bénédiction. C’est du marketing viral auto-alimenté. Tu peux afficher publiquement des discours de paix – Phil Spencer qui félicite Sony pour un lancement, comptes officiels qui prêchent la bienveillance – tout en continuant à nourrir la logique de clan : contenus exclusifs, éditions limitées, communication qui surjoue l’appartenance. On ne va pas se mentir : si la guerre de consoles s’arrêtait vraiment demain, certaines boîtes perdraient une tonne de bruit gratuit autour de leurs sorties.

    Et pendant qu’on se bat pour savoir si Starfield ou Spider-Man 2 est le « vrai » system seller, des consoles absurdes, montées en buzz sur TikTok, parviennent parfois à gratter des parts de marché juste avec un bon storytelling viral. L’industrie est devenue tellement obsédée par la captation de notre temps de cerveau disponible que le terrain idéal pour fabriquer des fanatiques était déjà là. Les constructeurs n’ont eu qu’à planter le drapeau.

    Comment tout ça a changé ma manière de jouer et d’acheter

    Il y a quelques années, j’étais encore ce type qui prenait personnellement chaque mauvaise décision de « sa » marque. Quand un portage buggé sortait sur ma console, j’avais presque honte. Quand l’ennemi sortait un banger d’exclusivité, je passais plus de temps à rationaliser qu’à juste admettre que ça avait l’air cool. C’était ridicule, mais c’est comme ça que le conditionnement marche : tu finis par confondre ton identité et ta bibliothèque de jeux.

    J’ai décroché progressivement. D’abord avec le PC, quand j’ai compris que je pouvais jouer à une bonne partie du catalogue Xbox sans acheter de Xbox, et que rien ne m’obligeait à me battre pour ou contre un logo vert. Puis en chopant une Switch à côté de ma PlayStation, juste pour Zelda et Smash. À force de jongler entre les plateformes, j’ai vu à quel point toutes ces guerres étaient absurdes. Shenmue sur Dreamcast reste l’un de mes souvenirs les plus marquants de joueur, et ça n’a rien à voir avec un camp. C’est une expérience, un moment dans ma vie, pas un point sur un tableau de score de constructeur.

    Aujourd’hui, la guerre de consoles influe directement sur mes achats… dans le sens inverse de ce que les fabricants espèrent. Une communauté toxique autour d’une machine, ça me donne moins envie d’y aller. Voir des joueurs se transformer en armée bénévole de community managers agressifs me coupe l’appétit. Résultat : j’attends plus, je précommande moins, je choisis la plateforme où le jeu tourne le mieux ou où mes potes sont, point. Les marques ne méritent pas que je me crame le cerveau pour elles.

    On peut aimer fort sans devenir soldat de marque

    Je ne suis pas en train de dire qu’il faut devenir cynique et blasé. J’aime toujours profondément ce médium. J’ai encore le cœur qui bat plus vite quand un trailer bien monté tombe à l’improviste, quand un nouveau jeu de baston annonce un rollback netcode décent, quand un RPG ambitieux ose prendre des risques. Je suis encore ce gamin qui a découvert Shenmue et qui s’est dit : « OK, les jeux peuvent faire ça aussi ». La passion n’est pas le problème.

    Le problème, c’est quand cette passion est cannibalisée par des stratégies de lovemarks et des boucles de dopamine mal gérées, jusqu’à te faire oublier que les marques ne sont pas ta famille. Elles n’ont pas besoin de toi pour les défendre sur Internet. Elles ont besoin de ton argent, de ton temps, de tes données. Le reste, c’est du storytelling. Quand tu te surprends à insulter un inconnu parce qu’il a acheté une Xbox au lieu d’une PS5, ou à souhaiter l’échec d’un jeu juste parce qu’il n’est pas « dans ton camp », tu n’es plus en train d’aimer le jeu vidéo. Tu es en train de servir une bannière qui ne sait même pas que tu existes.

    Pour moi, la ligne de conduite est devenue simple : je peux kiffer une marque, mais je refuse de m’y attacher au point de perdre la tête. J’essaie de critiquer « ma » plateforme quand elle fait de la merde, d’applaudir la concurrence quand elle fait un bon move, et surtout de me rappeler que, au bout de la chaîne, ce qui compte, ce ne sont ni les logos ni les consoles, mais les jeux et les gens avec qui je les partage. Si une stratégie marketing ou un shoot de dopamine essaie de m’embarquer ailleurs, j’appelle ça comme ça mérite de s’appeler : du bullshit.